À cette occasion, la mission prospective de la Ville de Grenoble reçoit Philippe Bihouix, spécialiste des ressources minérales et non renouvelables. Auteur d’essais sur les questions environnementales et technologiques, il a notamment publié L’Âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, La Ville stationnaire. Comment mettre fin à l’étalement urbain ? et la bande dessinée Ressources : Un défi pour l’humanité. Cet article retrace ses propos lors d’une intervention à Grenoble en février 2026.

L'innovation dans un monde contraint - Philippe Bihouix
Et si nous nous organisions collectivement pour mutualiser nos objets et nos services ? Et si nous augmentions notre capacité à réparer, à faire durer ? Et si nous fabriquions des objets qui ne s’usent pas avec le temps ?
Notre société de consommation nous pousse à acheter toujours plus d’objets, à utiliser des infrastructures, à construire des bâtiments et des logements, puisant ainsi dans les ressources nécessaires à leur fabrication. L’extraction de ces ressources a un impact sur la consommation d’énergies fossiles et sur l’environnement. Comment, dès lors, repenser nos besoins et nos technologies, et faire preuve de techno-discernement face aux bouleversements climatiques que traverse notre société ?
L’abondance dans un monde contraint
L’héritage d’une pensée cornucopienne
Sommes-nous vraiment dans un monde contraint ? Un monde fini, limité par les frontières planétaires ? Pour les prophètes de la technologie, nous serions plutôt dans un monde d’abondance. Par exemple, selon Jensen Huang, PDG de Nvidia, « tout ce qui bouge sera robotique », et les humains deviendront des « superhumains » grâce à l’IA. Pour Sam Altman, PDG d’OpenAI, une loi de Moore s’appliquerait partout : un monde où tous les produits et services coûteraient deux fois moins cher tous les deux ans.
Cette pensée cornucopienne remonte au début du XVIIᵉ siècle, où elle fut théorisée par Francis Bacon dans La Nouvelle Atlantide. Selon cette école de pensée, grâce au progrès et à l’innovation, l’humanité s’éloignerait d’un monde de pénurie pour se rapprocher d’un monde d’abondance. Cette idée s’est généralisée à partir des années 1950, dans un contexte de développement technologique fulgurant (propulsion des avions, énergie nucléaire, ordinateurs). Aujourd’hui, nous en héritons, enrichie par les progrès de la chimie des batteries, de l’intelligence artificielle et de l’électronique.
Pourtant, dès les années 1930, dans un contexte de forte croissance démographique et de consommation accrue des ressources, des scientifiques ont commencé à s’inquiéter : et si les stocks ne suffisaient pas à répondre aux besoins ? Aujourd’hui, nous n’avons jamais eu autant de ressources disponibles… mais leur accès devient de plus en plus difficile.
Des ressources abondantes, des réserves contraintes
Le problème n’est pas la quantité de ressources disponibles, mais leur accessibilité. Une réserve minière est une ressource identifiée géologiquement, associée à une technologie permettant de l’extraire et de la transformer, et commercialisable à un prix donné sur le marché.
Pour extraire ces ressources, nous exploitons des gisements concentrés, grâce à des infrastructures, des équipements et une main-d’œuvre spécialisée. Or, aujourd’hui, la concentration des minerais tend à diminuer, ce qui nécessite des technologies plus énergivores pour maintenir le même niveau d’extraction, ou l’exploitation de nouveaux sites. Cela augmente les coûts et remet en cause la rentabilité de certaines réserves. Au Groenland, par exemple, on parle de ressources plutôt que de réserves, car les infrastructures nécessaires à leur exploitation n’existent pas encore.
Le problème n’est pas la quantité de ressources disponibles, mais les moyens et les impacts engendrés pour les extraire
En réalité, ce ne sont pas les ressources elles-mêmes qui constituent des limites planétaires, mais tout ce qu’implique leur extraction : le traitement des minerais, la transformation en métaux, la consommation d’énergies fossiles, la pollution chimique, les résidus miniers toxiques, la consommation d’eau, l’artificialisation des sols et l’érosion de la biodiversité.
Le recyclage, une fausse solution ?
« Et si nous passions par une phase de consommation matérielle abondante pour satisfaire les besoins de la planète, avant de basculer vers une économie circulaire ? » On pourrait croire à un passage obligé vers un monde d’abondance, laissant ensuite place au recyclage et à la récupération des matières. Pourtant, cette vision se heurte à la réalité de notre modèle de production et de consommation.
L’usage dispersif
L’usage dispersif désigne l’impossibilité de récupérer les métaux après usage, parce que les pièces se sont usées dans certains objets ou qu’ils sont utilisés sous forme de composés chimiques qui vont être dissipés dans l’environnement. Prenons l’exemple du titane : 95 % de ses usages concernent le dioxyde de titane, présent dans les crèmes solaires, le papier, les peintures et les cosmétiques, et dont la collecte après usage est impossible. Autre cas emblématique : les chaussettes anti-odeurs, qui contiennent du nano-argent pour ses propriétés antibactériennes. Chaque année, 1 000 tonnes de nano-argent – soit 5 % de la production mondiale d’argent, souvent extrait des mines du Mexique ou du Pérou – sont ainsi utilisées pour des produits comme les chaussettes de randonnée. Or, après lavage, cet argent est rejeté dans les eaux usées et finit par polluer les rivières.
La complexité des objets
Certains objets, bien que non dispersifs, posent un autre problème : leur complexité. Un smartphone contient 40 métaux différents. Une voiture est remplie de câbles, de petits moteurs, d’électronique. En fin de vie, il est impossible de trier et séparer correctement les composants. Les objets sont broyés et seule une partie des métaux pourra être correctement récupérée ; le reste sera « coincé » dans le métal principal, la plupart du temps l’acier, ou l’aluminium. Plus nous fabriquons d’objets high-tech, plus nous nous éloignons d’une économie circulaire.
Ce que nous utilisons aujourd’hui ne sera pas disponible pour les générations futures.
L’argument selon lequel nous pourrions récupérer les matières des objets actuels ne tient pas pour les « petits » métaux technologiques : soit ils sont dispersés dans l’environnement, soit ils sont broyés et dilués dans des alliages recyclés. Chaque smartphone produit aujourd’hui prive peut-être les générations futures d’un équipement médical, d’un appareil de radiologie ou d’un outil chirurgical. Nous consommons les ressources les plus accessibles et les plus concentrées, laissant aux générations suivantes le soin d’exploiter des gisements plus pauvres, au prix d’une dépense énergétique bien plus élevée.
Efficacité énergétique et effet rebond
Certains acteurs affirment que l’efficacité énergétique nous permettrait de produire plus avec moins de ressources. Pourtant, aucun signe de dématérialisation n’apparaît : le taux d’extraction des ressources augmente plus vite que le PIB. L’histoire et l’expérience montrent que l’efficacité énergétique, en réduisant les coûts, ne fait qu’accroître la consommation – c’est l’effet rebond, ou paradoxe de Jevons : des technologies plus performantes entraînent une hausse de la demande.
Prenons l’exemple de l’automobile : les moteurs sont plus efficaces qu’il y a vingt ans, mais les voitures, devenues plus grosses, consomment tout autant. Le cas le plus frappant est celui du numérique : les progrès unitaires sont spectaculaires, mais la quantité de données stockées explose, si bien que l’impact environnemental du secteur ne cesse de croître.
Quelle innovation dans un monde contraint ?
Toutes ces observations nous invitent à orienter l’innovation vers l’économie des ressources. Chaque fois que nous injectons une ressource dans le cycle économique, une partie est perdue. Pour réduire cet impact, deux pistes s’offrent à nous.
La sobriété
Depuis 2022, la sobriété est devenue un discours institutionnel. Pourtant, cette sobriété relève davantage d’une logique d’efficacité (optimiser les processus industriels pour consommer moins) ou d’une approche individuelle (économies d’énergie au niveau des ménages). Il nous faut aujourd’hui passer à une sobriété systémique : nous organiser collectivement pour réduire notre empreinte. Cela pourrait passer par : le partage des objets (outils, véhicules, espaces), l’intensification des usages (loger des foyers dans des maisons vacantes, réhabiliter plutôt que construire neuf), la mutualisation (des réseaux télécoms par exemple).
La durabilité
Comment peut-on faire durer les objets le plus possible? On vit aujourd’hui dans un monde techniquement « dual » : le monde des objets industriels qui durent 30 ou 40 ans ou plus (trains, tramways, avions, infrastructures…) et le monde des consommateurs, avec des objets qui durent quelques années, parfois quelques mois seulement. On pourrait alors avoir une organisation différente, à travers différents modèles pour faire durer, réparer, refabriquer.
Ce qu'il faut retenir
Finalement, cette réflexion soulève un enjeu de discernement technologique et de se poser la question : où a-t-on réellement besoin de technologie ?
Et surtout, cette dernière « rembourse-t-elle » son coût environnemental ? Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de technologie et de recherche, mais que les solutions à mettre en œuvre sont avant tout socio-techniques et organisationnelles.
Ressources
- Recycleries et ressourceries locales
- Parcours collectif d’expérimentation vers un territoire low-tech
- La machinerie, le Fablab de la casemate et autres FabLab
- Les repair Café divers
- Le site Pôle R
- Le low-tech Lab
- Fabricanova
Livres de Philippe Bihouix
- Philippe Bihouix et Vincent Perriot , 2025, « Ressources. Un défi pour l’humanité », éditions Casterman
- Philippe Bihouix, Sophie Jeantet, Clémence (de) Selva, 2022, « La Ville stationnaire. Comment mettre fin à l’étalement urbain ? », éditions Actes Sud
- Philippe Bihouix, 2022, « Le bonheur était pour demain. Les rêveries d’un ingénieur solitaire », éditions Points
- Philippe Bihouix, 2014, « L'âge des low-tech - Vers une civilisation techniquement soutenable », éditions du Seuil
- Philippe Bihouix, Benoît de Guillebon, 2010, « Quel futur pour les métaux », éditions EDP Sciences