À Grenoble, l’envie de se baigner dans l’Isère revient. Pourquoi, et qui sont les publics concernés ?
Élise Lemercier. Au départ, c’était surtout des envies individuelles : quelques nageurs dans le Drac ou l’Isère. Puis ces personnes se sont rencontrées et ont réalisé qu’il existait une envie collective — et un besoin. Nous avons formé un petit collectif, composé de nageurs en eau libre, d’hydrologues, d’urbanistes, mais aussi d’habitant-es qui souhaitent simplement se tremper.
Tous partagent cette conviction : l’Isère et le Drac peuvent redevenir des lieux de vie, bénéfiques pour la santé et offrant un accès gratuit à la fraîcheur, dans une ville qui en manque.
Comment permettre aux habitants de s’emparer de ce sujet ?
É.L. Le meilleur moyen reste… de se baigner ! Bien sûr, en respectant quelques règles : éviter les zones de seuils, préférer les endroits calmes, attendre 72h après un orage, rester vigilant face au courant. Mettre son corps dans l’eau, c’est déjà transformer son rapport à la rivière.
Des démarches participatives existent-elles déjà ?
É.L. La Ville a mené quelques enquêtes l’été dernier, et la Métro a étudié les usages des berges, mais peu de choses portent directement sur la baignade. Pourtant, les perceptions évoluent, notamment depuis l’ouverture de la baignade dans la Seine.
Aujourd’hui, l’Isère et le Drac sont gérés surtout comme infrastructures de protection contre les inondations. C’est essentiel, mais nous aimerions rouvrir ces rivières à d’autres usages de loisirs qui existaient déjà au XXᵉ siècle : guinguettes, pêche… et baignade !
Quelles sont les principales réticences des habitant-es ?
É.L. Le rapport reste marqué par la peur. Les rivières paraissent lointaines, séparées de la ville par des digues ou une autoroute. Leur eau trouble ou leur passé industriel nourrissent l’idée d’un milieu impropre, voire dangereux. À cela s’ajoute un imaginaire collectif : la mémoire des noyades, le courant de la passerelle Saint-Laurent, les symboles du lion et du serpent. Tout cela pèse encore aujourd’hui.
La baignade peut-elle changer ce rapport ?
É.L. Oui. C’est un levier de pédagogie et de mobilisation. Plus on se baigne, plus on a envie de prendre soin du cours d’eau. La baignade rend visible la rivière, la sort de son rôle de simple « service hydrologique » et donne envie de la protéger.
Peut-on imaginer un « droit à la baignade » ?
É.L. Le réseau Swimmable Cities défend ce droit, au même titre que le logement ou la mobilité. Il s’agit du droit d’accéder à des rivières saines et baignables, et de les réintégrer à nos pratiques quotidiennes. C’est une manière de redéfinir la ville : un lieu où l’on se loge, où l’on se déplace, mais aussi où l’on retrouve fraîcheur, loisirs gratuits et lien social.
Est-ce que ce projet soulève des questions de justice sociale ?
É.L. L’enjeu de justice sociale est central. Les futurs sites devraient être gratuits, implantés en priorité dans les quartiers sous-dotés en fraîcheur ou en loisirs, accessibles en transports en commun et à vélo. Il faut aussi penser une diversité d’usages : espaces plats pour les familles, zones calmes, lieux plus sportifs.
En parallèle, des programmes d’apprentissage de la nage en eaux libres et des ateliers de découverte de la rivière, notamment dans les écoles, permettraient de lever les barrières culturelles et d’ancrer une nouvelle relation collective à l’eau.