Comment est né le collectif ?
J.N. Au printemps 2024, nous avons réuni chercheurs, urbanistes, habitants et associations autour d’une idée simple : réouvrir nos rivières grenobloises à la baignade, comme cela se fait ailleurs en France et en Europe. Dès le départ, nous avons voulu objectiver les discussions : nous avons collecté des données hydrologiques et réalisé des analyses bactériologiques sur le Drac et l’Isère.
Qu’en est-il de la qualité de l’eau ?
J.N. Nos analyses microbiologiques exploratoires montrent que les concentrations en Escherichia coli et en entérocoques permettent de se projeter dans une baignabilité du Drac et de l’Isère selon les normes de l’Agence européenne de l’environnement pour la baignade.
Concrètement, en dehors de périodes particulières – juste après un gros orage ou des rejets ponctuels – l’eau est de bonne qualité et compatible avec la baignade comme c’est le cas dans de nombreuses rivières européennes où l’on se baigne déjà.
Bien sûr, certaines pollutions diffuses existent (micropolluants, microplastiques), mais les niveaux de concentrations ne remettent pas en cause la baignade occasionnelle. Et surtout, l’expérience montre que plus les habitants se baignent, plus ils s’approprient la rivière et demandent qu’elle soit mieux protégée. La baignade devient ainsi un levier de sensibilisation et de soin collectif.
Comment evaluez-vous les conditions de sécurité ?
J.N. Nous effectuons des mesures précises de débits et de vitesses de courant. Aujourd’hui, dans l’Isère, on était autour de 1 m/s : c’est suffisant pour se laisser porter tout en rejoignant facilement la berge. Au-delà de 1,5 m/s, seuls des nageurs très entraînés peuvent tenir.
Ces données, partagées avec les participants, permettent de rappeler les consignes : éviter les zones de seuils, préférer les endroits élargis et calmes, attendre 72 h après un gros orage pour être sûr de la qualité de l’eau. Le risque existe, comme pour toute pratique sportive de plein air, mais il peut être encadré et anticipé.
Quelles sont les principales barrières aujourd’hui que vous avez soulevées ?
J.N. La première est culturelle et psychologique. Beaucoup de Grenoblois considèrent encore l’Isère et le Drac comme dangereux, sales ou inaccessibles : héritage de la mémoire des noyades, des représentations liées aux courants, ou encore du passé industriel des rivières.
Or, les données montrent que la baignade est possible et que ces peurs reposent souvent plus sur une méconnaissance de la rivière. Voir des corps heureux dans l’eau, dans un cadre sécurisé, change les représentations. La science permet d’objectiver les débats publics et de rouvrir la possibilité d’une relation apaisée et bienfaitrice avec nos rivières.
Pourquoi insistez-vous sur la dimension de justice sociale ?
J.N. Les sites de baignade accessibles autour de Grenoble sont rares, payants ou nécessitent une voiture. Les piscines municipales sont saturées et coûteuses. Résultat : une partie de la population n’a pas accès à la fraîcheur.
Permettre la baignade dans l’Isère et le Drac, c’est offrir un accès gratuit, central, et équitable à l’eau en ville. Dans un contexte de réchauffement climatique, c’est une réponse à la fois environnementale et sociale.
Quelle vision portez-vous pour 2040 ?
J.N. J’imagine des berges réaménagées simplement — rampes, pontons, escaliers, panneaux pédagogiques mais aussi guinguettes de bord de rivière — pour accueillir des baigneurs en toute sécurité. Les rivières pourraient redevenir des lieux de convivialité, de fraîcheur et de loisirs quotidiens.
Avec la baignade, Grenoble pourrait renouer avec une histoire ancienne d’usage de ses rivières, tout en inventant un nouveau rapport au vivant, plus respectueux et plus équitable.