Et si un parking devenait un jardin ?

Par Quentin Boizot, Chloé Crespin, William Pertays et Romain Heritier

La place Vaucanson

Lorsque Clément revint à Grenoble, il fut forcé de constater que la ville qui l'avait vu grandir ne s'était pas figée lors de son départ. Grenoble est sa ville natale, il l’a quittée il y a 15 ans afin d’étudier, et c’est hors de Grenoble qu’il a décidé de construire sa vie. Pourtant, le revoici aujourd’hui, entouré par ces mêmes montagnes intemporelles, ses pas au sein de cette ville effervescente le rendant nostalgique tout en le faisant sentir étranger. Étant revenu depuis peu, il avait trouvé logis dans la résidence Rabot, qui était bien loin de ce qu’elle était auparavant. Le bâtiment abrite maintenant une résidence intergénérationnelle, ce qui lui a permis de faire connaissance avec sa colocataire, Mireille, une grenobloise depuis toujours. Au cours de leurs discussions , il en a beaucoup appris sur sa ville natale, et c’est par ailleurs grâce à elle qu'il a appris l’existence de la voie bleue et verte. Ce sont ces rues à sens unique où le béton a été remplacé par un revêtement perméable où les plantes prennent racine et l’eau peut de nouveau poursuivre son cycle. “Que c’est agréable de pouvoir toucher l’herbe en bas de l’immeuble !” disait-elle. Il décida d'emprunter cette fameuse voie bleue et verte pour rejoindre Boris, un de ses camarades de classe qu’il n’avait plus vu depuis longtemps.

En se rendant à leur lieu de rendez-vous, la place Vaucanson, son regard ne cessa d’observer la multiplicité des changements s’offrant à lui. Sur son chemin, les rues, vêtues de verdure lui offraient une agréable sensation de fraîcheur, ce qui lui semblait presque suspect au début de l’été à Grenoble. Peu de temps après, il finit par arriver au point de rendez-vous. Soudain, alors qu’il allait s’engager sur la place, un flyer placardé sur une façade attira son attention : “Inscription ouverte pour votre propre ferme urbaine. Pour la première fois, venez profiter d’une quantité d’eau filtrée de l’Isère, une offre intéressante pour faire pousser vos cultures, ne tardez pas à découvrir le programme de la semaine ». Ne pouvant s’attarder davantage, Clément reprit son chemin et arriva à la place Vaucanson, le laissant sans voix face à ce qu’il venait de découvrir, la place Vaucanson n’était que l’ombre de ce qu’elle était auparavant. La première chose qui le frappa fut la sérénité du lieu, il n’était plus question de ronronnement de moteurs, il ferma les yeux un instant pour profiter de cet instant. Le silence n’était interrompu que par des cris d’enfants ou même le gazouillis d'oiseaux. Cette place est maintenant un lieu qui respire la vie, être à la place Vaucanson est maintenant un lieu de détente, une agréable odeur flotte dans l’air grâce aux belles fleurs et la fraîcheur offerte par les arbres est revigorante.

Ce qui s’offre aux yeux de Clément est également étonnant, alors qu’il avait le souvenir d’une place destinée au stationnement, il voyait maintenant une végétation abondante, semblant envelopper la place dans une atmosphère protectrice pour former un cocon de paix. Il décide alors de pénétrer au coeur de la place à la recherche de Boris. La place Vaucanson se structurait maintenant autour d’un étang, autour duquel se déployait diverses activités. Il aperçut des enfants jouant dans l’eau afin de rafraichir. Tout d’abord, il vit ce qui semblait être des jardins partagés, où il remarqua par ailleurs la plantation de citronnelle accompagnée d’autres sortes d’aromates, éloignant ainsi les insectes pouvant être attirés par l’étang. Ce jardin partagé, était connecté à une petite bâtisse qui offrait des boissons, en protégeant ses yeux du soleil il réussit à lire : Le Bar Carotte. De l’autre côté de l’étang, se trouvait un stand temporaire, où se déroulait l’atelier à propos de la ferme urbaine. Enfin lorsqu’il tourna le regard, il aperçut une silhouette familière, il s’agissait de Boris. Il s’empressa donc d’aller à sa rencontre, pressé de revoir cet ancien camarade. Aux côtés de Boris, il apprit que la bâtisse servait des boissons et des plats composés à partir de ce qui était en partie récolté dans le jardin partagé et le reste des produits venants de la ferme urbaine de Sassenage. Clément s’empressa donc de prendre un verre avec Boris afin de tester la qualité d’un produit entièrement Grenoblois. Le bar propose un système de troc en parallèle du système traditionnel. Chacun peut proposer un service ou des objets de seconde main contre une boisson. Une fois sa boisson à base de verveine servie , il s’assit aux côtés de Boris sous un platane encadrant la place et soupira:
“-Et bien… Jamais je n’aurais imaginé que ce vieux parking avait le potentiel pour devenir un tel endroit….
- Je suis bien d'accord! renchérit Boris. Je me suis battu pour que cette place devienne vraiment utile aux habitants.
- C’est toi qui a porté le projet : les jardins, l’étang, les arbres… ?
- Oui en partie, j’ai fondé une association elle s’appelle un jardin dans ta rue. Nous avons réussi à convaincre les acteurs publics de transformer cette place. Ce fut un travail de longue haleine.
- Comment tu t’y es pris?
- Nous avons formé une initiative citoyenne avec plusieurs associations et nous avons interpellé le maire et les élus locaux pour modifier en profondeur ce lieu qui nous évoque seulement la pollution, la voiture et la bétonisation.
- Ce lieu est véritablement devenu un lieu associatif et durable ! Bravo pour ce beau projet.
- Nous voulions que tous les habitants de Grenoble puissent avoir accès à la nature, savoir comment les aliments sont produits et puissent se rencontrer dans un lieu propice.
-C’est vrai, jamais je n'aurais imaginé la place telle qu'elle est aujourd'hui, c’est vraiment une belle surprise de voir la place reprendre vie…”
Alors qu’il allait clôturer sa phrase, une voix tremblante l’interrompit:
“- Reprendre vie? Vous rigolez j’espère ! Jeune homme vous rendez vous compte de ce que vous avancez ?”
Surpris, Clément se retourna pour se retrouver nez à nez avec un homme âgé d’environ une soixantaine d’années face à lui, une barbe grisonnante encadrant son visage.
“- Et bien … Bonjour Monsieur ? Tenta de répondre Clément
- Oui c'est ça bonjour, vous vous rendez compte ! Comment pouvez dire que cette place reprend vie alors qu’elle est simplement devenue un poison! Vous rendez vous compte ! À cause de ce square il y a des insectes partout ! Imaginez si quelqu’un est allergique! Et ce n’est plus du tout accessible! Comment on fait nous ? Regardez j’ai même un exemple, vous voyez le disquaire en haut de la rue ?
- Oui je m’en souviens on y trouve des CD et des vinyles !
- Malheureusement ce n’est plus le cas. Six mois après l'inauguration de la nouvelle place, il a mis la clef sous la porte.
- Ah bon ? Mais que s’est-il passé ?
- Premièrement la rue est moins accessible sans le parking, les gens s’aventurent moins en ville et privilégient les centres commerciaux en périphérie. Deuxièmement, les lecteurs de CD ou les platines consomment trop d'électricité aujourd’hui.
- Comment ça, où voulez vous en venir ?
- Bah enfin, vous viviez dans une grotte ? Depuis que l’intelligence artificielle est omniprésente, nous avons des besoins en électricité énorme. Alors pour moins consommer, une fois par mois chaque quartier de la ville est en limitation électrique.
- C’est-à-dire ?
- On ne peut pas faire cuire son gigot dans le four et écouter de la musique en même temps : il faut choisir !
- Quel bouleversement, comment faites-vous alors ?
- On utilise des bougies mon vieux. D’ailleurs, à la place du disquaire, maintenant c’est un vendeur de bougies longue durée et il cartonne !”

Abasourdi, Clément laissa l’homme poursuivre sa litanie, observant la place d’un air vide. Au fil des mots de cet homme, ses pensées ne cessent de voguer. Un poison ? Vraiment ? Comment cela était-ce possible ? Il comprenait le point de vue de cet homme mais cette nouvelle place n'était pas totalement négative non? Cela voulait-il dire que cette place ignorait et étouffait les habitants de la ville malgré cet aspect sain ? Il fut extrait de ces pensées lorsqu'il aperçut Mireille accompagnée de ses petits enfants, ceux-ci avaient décidé de lui rendre visite pour qu'elle ne se sente pas seule. Intrigués par sa mine soucieuse, les petits-enfants de Mireille finirent par connaître ses préoccupations concernant la place Vaucanson, et ils lui proposèrent généreusement de l’accompagner dans leur parcelle de jardin et lui faire découvrir leurs endroits préférés de la place.
En arrivant dans leur petit jardin, tout le monde salua les occupants des parcelles voisines, tout d’abord ils allèrent voir Mayara, qui habite à Vigny Musset, puis Jean-Pierre, qui vit à Berriat, et enfin Frédéric, vivant à côté de la place Vaucanson. Tout le monde pouvait se retrouver et passer un bon moment peu importe leur lieu de vie. Camille, 7 ans, le plus jeune petit-fils de Mireille, couru voir ses plants de tomates.

- Hé, Clément, regarde ça c’est mes tomates à moi !
- Wow, elles sont magnifiques, j’ai hâte de les goûter. Et dis moi, tu as appris à jardiner ici ?
- Oui, avec l’école, on est venu ici et on a planté plein de trucs et après on y a mangé à la cantine.
Intriguée par leur conversation, Mireille s’approcha discrètement des 2 garçons :
- Ah oui ? répondit Clément. Tu sais qui a fait ça ?
- Oui ! expliqua Camille. C’est un gentil monsieur qui s’appelle Boris qui nous a invité.
- Boris ?

Mireille s'avança un peu pour signifier sa présence.
- Oui, tu m’avais dit que c’était ton ami non ? Il a invité toutes les écoles pour que les enfants puissent tous apprendre les bases du jardinage : prendre soin, planter et cueillir des plantes.
- Je vois, c’est vraiment intéressant.
- Oui… Mireille regarda sa montre. Et bien! Je vois qu’il est déjà 15h! Je nous ai réservé un atelier!”

Le groupe se dirigea alors vers leur atelier, nommé: “Rien ne se perd, tout se recycle”. Les animateurs les ont séparé en différents groupes selon leur âge.
Pour les plus jeunes, il fallait fabriquer un jeu de société à partir de chutes de bois et de cartons, ils ont aussi utilisé des graines peintes pour faire leurs pions.
Pour les plus grands, les animateurs avaient récupéré des briques de lait lavés pour créer des mangeoires pour oiseaux. Ils pouvaient les suspendre aux arbres de la place pour en faire profiter les oiseaux. Pour Mireille et Clément, ils assistèrent à un atelier présentant les différentes plantes utiles pour la fabrication de produits ménagers écologiques.
Dès que l’atelier fut terminé, ils eurent à peine le temps de retenir les enfants que ces derniers étaient déjà partis à proximité de l’étang. Les enfants, s’étaient mis sous des jeux d’eau pour se rafraîchir, jouant et dansant ensemble sous une légère brume. Pensif, Clément s’assis près des enfants, regardant de nouveau la place qui l’avait accueillie hier. Alors que la place dégageait la veille une tranquillité totale, berçant la détente de chaque passant, elle s'apparentait actuellement à une fourmilière. Grouillant de vie, des enfants couraient de toute part, gambadant entre jeux et activités. Tout d’abord, Clément suivit un enfant du regard, après avoir joué avec les petits-enfants de Mireille, celui-ci partit en courant embrasser sa mère, qui participait à un atelier associatif, apprenant à recycler et redonner vie à des vêtements destinés à être jetés. Ensuite, il se hâta vers son père, pour jouer avec sa sœur, qui s’amusait avec des jouets en bois mis à la disposition de tous, enfin, il retourna en courant jouer avec les autres enfants. En regardant un instant les jeux de ces enfants, Clément observa avec fascination la manière dont l’insouciance était préservée en ce lieu. Chacun ici semblait être ici pour être en paix. Mais pourquoi ici et non pas ailleurs se demande-t-il? Cela était sûrement dû à ce dôme de verdure, le fait d’être entouré et partiellement recouvert de verdure donne une impression de sérénité, comme si cette nature l’enveloppait d’une étreinte protectrice sans pour autant la protéger. Cette verdure abritait en son sein un havre de paix, réunissant enfants, adultes et personnes âgées au sein d’une même communion.

Cela, était ce qui le subjuguait le plus, c’était cette multitude d’activités prévues pour chacun, donnant une vie inouïe à cette place en plein centre ville. Son attention dériva alors sur l’étang, dont la surface calme et indéchiffrable semblait appeler au repos, il continua de le contempler, comme si quelque chose n’allait pas. Il regarda Mireille puis se rappela:
“- Mais dis moi Mireille, cet étang n’existait pas avant, pourquoi l’ont-ils creusé? D’où vient l’eau ?
- Et bien. Il me semble qu’ils ont creusé ce lac pour que ce soit plus agréable, et l’eau… c’est de l’eau grise.
- De l’eau grise comment ça ? Et bien, c’est une eau qui n’est pas vraiment sale, c’est par exemple l’eau qui est passée par ton chauffe-eau tu vois? Pourquoi la jeter alors qu’elle peut servir de cette manière ?”
Pensif, Clément acquiesça, regardant ce lac si serein, puis il s’allongea et ferma les yeux, profitant de la quiétude de fin d’été. Il savait que la douceur était temporaire, et que les vacances arrivaient bientôt à leur fin,marquant ainsi le début de sa nouvelle vie. Ainsi, bercé par le gazouillement des oiseaux et les cris des enfants, Clément se laissa bercer, se sentant doucement sombrer dans un sommeil profond.

Bip!Bip!Bip! Le réveil, le tira de sa torpeur, il se leva doucement et regarda son réveil, il affichait : 7:30, mercredi 28 Novembre 2040. Doucement, il s’étira et se leva, profitant de la quiétude matinale pour émerger de son sommeil. Après s’être préparé, il sortit de chez lui pour aller travailler. Sur le chemin, il vit le marché de Noël ouvrant ses portes. Ensuite, il passa devant la place Vaucanson, celle-ci, n’avait plus la même allure de ce qu’elle était en été. Cet îlot de fraîcheur, émanait de la froideur au coeur de l’hiver, les cris d’enfants et les gazouillements d’oiseaux avaient été remplacés par un silence glacial. L’étang, qui apporte tant de fraîcheur
en été, émane maintenant une brise gelée, l’air piquant les poumons de Clément. Il continua son trajet jusqu’au travail. Plus tard, il reçut un message de la part de Boris, l’invitant à déjeuner avec lui ce midi sur la place. C’est avec plaisir que Clément arriva à midi sur la place Vaucanson. Il ne tarda pas à retrouver Boris, il se hâta de le rejoindre sur un banc.

- “Et bien, cette place change vraiment selon les saisons, c'est fou! fit remarquer Clément en observant la place d’un air sceptique.
- C’est vrai, répondit Boris à l’image de la nature, la place aussi devient plus calme en hiver.
- Calme? Elle est complètement endormie à ce stade!
- Et pourtant, la nature aussi a l’air endormie, mais elle continue de vivre sous cette couche glacée, regarde là-bas.”
À proximité des jardins, on pouvait voir des personnes s’affairer dans les jardins, labourant et désherbant la terre pour l’instant vierge.
- “Tu vois, reprend Boris. Ces personnes-là sont sans-abris, et pourtant, elles travaillent ici pour entretenir le jardin, afin de le rendre magnifique pour les autres. Leur travail est remercié par un repas chaud, avec tout le monde. Ensuite, ils sont payés en nourriture, en échange de leur travail, ils sont nourris avec de la nourriture de qualité, comme quoi, même si la place paraît endormie en apparence, l’essence de notre humanité subsiste, la chaleur humaine est là. C'est ça qui fait la particularité de cette place, c’est un lieu de nature certes, mais ce n’est pas une nature opprimée. Nous en prenons soin tout en prenant soin des autres”.

Clément pensa que cette place était une chance pour les habitants de cette ville. Malgré les bouleversements qu’elle apporta et ses faiblesses, elle était un lieu de rencontre harmonieux entre les habitants et la nature. Jamais son regard d’adolescent Grenoblois en 2025 aurait pu imaginer à quel point cette place aurait pu changer de manière positive, impactant la ville et ses habitants si durablement.