En 2020, Marc avait quitté la Presqu’île avec un mélange de fatigue et de soulagement. À l’époque, il y vivait parce que c’était pratique : proche du boulot, proximité du centre, modernité du quartier... Sauf que cette modernité, il la vivait surtout comme quelque chose d’imposé. En effet, bâtiments et laboratoires immenses, entrées contrôlées, badges et couloirs hyper-sécurisés caractérisaient alors la Presqu’île. Et partout, cette sensation bizarre d’être entouré de science, sans en faire réellement partie.
Vingt ans plus tard, soit en 2040, Marc revient avec sa famille pour s’y installer. Pas pour une visite, pas pour faire le nostalgique, mais bien pour y vivre. Il arrive avec sa compagne et Léo, son fils de dix ans. De grandes boîtes de carton se trouvent dans le coffre d’un petit utilitaire qui lui a été prêté, parce que oui, il y a encore des voitures, mais il comprend vite que ce n’est plus la norme au sein de la Presqu’île de 2040.
Dès l’arrivée, Marc est pris d’une certaine sensation de confusion. Déjà, il ne reconnaît pas l’entrée du quartier. Avant, il avait ce souvenir d’un endroit coincé derrière la gare, un bout de ville un peu à part, presque caché. Là, il tombe sur quelque chose qu’il n’aurait jamais imaginé : une sorte de port-gare, avec des gens qui montent et descendent d’un ferry, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Il regarde Léo, qui a les yeux qui brillent.
- On va le prendre un jour, ce ferry, annonce Marc à Léo.
- Le ferry ?
- Bah ouais, c’est trop bien, c’est comme un bus mais sur l’eau.
Cela fait sourire Marc, sans pourtant le laisser indifférent : même l’idée de se déplacer a changé ici. On ne dirait pas un quartier qui cherche à aller vite. On dirait un quartier qui cherche à aller juste.
Le premier soir, en déballant les affaires, Marc remarque autre chose : pas d’écrans partout. Pas de panneaux lumineux. Pas de pubs qui hurlent. Même dans les commerces, ça reste simple. Les infos du quartier sont sur des affiches papier, sur des panneaux en bois, parfois carrément écrites à la main.
Le lendemain matin, il demande à la boulangère :
- Vous avez un QR code pour payer ?
Elle rigole :
- Ah non, ici on ne fait pas ça. Carte bancaire oui, mais le téléphone c’est pas obligatoire. On a arrêté de faire comme si tout le monde devait vivre au travers d’un écran.
Marc ne sait pas trop quoi répondre. Ça le surprend, mais en même temps, cela le soulage un peu. Il se rend compte qu’il n’a même pas regardé ses notifications depuis son arrivée. Et personne autour de lui n’a l’air d’être en train de scroller la vie des autres sur les réseaux sociaux.
Léo, lui, s’en fout complètement. Il est déjà en train de traîner dehors.
Les jours suivants, Marc commence à comprendre le “truc” de la Presqu’île 2040. Ce n’est pas un quartier qui a fait la guerre à la science. Au contraire. C’est un quartier qui a fait la guerre au numérique inutile. Ils ont séparé, clairement, la technologie dommageable pour le cerveau et pour le bien-être — réseaux sociaux, surveillance, pub ciblée, automatisation partout — de la recherche scientifique qui sert à comprendre, soigner, protéger, inventer et innover autrement. Et ça, Marc le voit dans les habitudes. Les gens ont souvent des téléphones, oui, mais des vieux modèles. Il voit des gens avec des petits téléphones à touches, pas des gros smartphones. À la place, il voit des carnets. Des cartes dessinées à la main. Des panneaux avec des plans du quartier qui ressemblent à des croquis de cartographe. C’est moins “propre”, mais c’est bien plus vivant. Il est évident que le quartier appartient à ses usagers. Pour s’informer, Marc découvre aussi un truc qu’il croyait mort : la radio. Dans le café du coin, il y a une radio qui tourne, pas en fond sonore pour faire joli, mais avec de vraies émissions. Des débats locaux. Des annonces. Des infos sur la qualité de l’air, l’eau, les transports. Et à côté, un coin “presse” avec des journaux papier. Même une petite télé communautaire, dans une salle commune : non pas chez les gens, mais dans des endroits partagés. Ça change l’ambiance. Tu regardes les infos avec d’autres, tu commentes, tu discutes. Ça fait moins “bulle” individuelle, déconnectée du collectif.
Mais le plus gros choc pour Marc, c’est l’espace.
En 2020, il se souvient des routes, des parkings, des voitures qui coupent tout. Ici, en 2040, les rues sont devenues autre chose. La voiture n’a pas totalement disparu, mais elle est clairement passée au second plan. Il apprend que la ville a interdit la voiture dans le quartier en 2028, et que ça a râlé au début. Évidemment. Puis, les gens se sont habitués. Les cyclistes ont pris la place. Les rues ont été peintes, élargies, transformées. Les anciennes voies de circulation sont devenues des couloirs de vélo, de marche, de jeux. Et surtout : les parkings. Ils ont été “mangés” par la vie. Il s’agit là d’une inversion fascinante. Marc voit des parklets partout. Des places de parking transformées en petites terrasses en bois avec des bancs, des plantes, parfois même des mini potagers. Ça discute, ça boit un café, ça lit. Il tombe un dimanche sur un marché qui s’installe comme ça, un peu partout : des gens vendent des légumes du jardin, du miel, des trucs faits à la main, des paniers en osier, des vêtements retapés. Un mélange de marché alimentaire et de marché aux puces, mais sans l’ambiance “consommation à fond”. Léo adore. Il repart du marché avec un petit pain au miel, une pomme, et une carte dessinée “du quartier des rivières” qu’un monsieur lui a donnée.
Et puis Marc lève les yeux : les bâtiments.
Là aussi, ça a changé, mais pas dans le style “futuriste”. C’est plutôt l’inverse. Il voit des matériaux qu’il ne connaissait pas : des façades qui ont l’air plus “chaudes”, plus mates. On lui explique que certains bâtiments ont été refaits avec du chanvre, du hempcrete, et même des matériaux issus du limon récupéré dans les rivières. Il se dit que, dans les années 2020, on aurait vendu ça comme un “concept écolo”. Ici, c’est juste devenu normal, sans être vanté à des fins de marketing. On construit plus local, on démonte plus facilement, on répare, on évite de faire du jetable, même avec les immeubles. Un après-midi, Marc tombe sur un bâtiment bizarre. Pas un truc neuf. Plutôt un bâtiment “rattrapé”.
Un squelette, à la base. Un chantier abandonné. Un projet de grosse boîte de big data, stoppé parce que les habitants s’y étaient vivement opposés. Et au lieu de laisser ça pourrir, le quartier l’a récupéré. Il lit un panneau : SCUAT — Scientifico-CUlturel Autonome pour Tous.
Il entre un peu timidement, et là… il comprend qu’il s’agit d’un symbole du nouveau quartier. À l’intérieur, tu vois tout : des murs en hempcrete, des tissus recyclés en isolation, des ateliers, des tables, une cantine solidaire, une boulangerie sur le toit avec des fours solaires low-tech. Il y a des cours du soir. Du FLE. Des maths. De la physique. Et aussi des ateliers où on apprend à faire de la recherche : comment observer, comment noter, comment comparer et analyser des données, comment poser une question sans partir dans tous les sens.
Il voit même une bibliothèque “self-service”. Pas une bibliothèque chic. Une vraie bibliothèque vivante, avec des étagères bricolées, un registre de prêts, des gens qui déposent et prennent des bouquins. Il entend un ado expliquer à un autre :
- Tu peux l’emprunter, tu notes juste ton nom là, c’est tout.
Léo, lui, est déjà parti vers un atelier.
- Papa, y a une maquette de la rivière !
Marc le suit.
Et c’est là que les choses basculent vraiment.
Parce qu’au bout d’une semaine, Léo rentre de l’école en disant :
- Je me suis inscrit.
- Inscrit à quoi ?
- À un groupe avec des chercheurs.
Il explique ça comme si c’était du foot. Comme si c’était la chorale. Sauf que non : c’est un groupe de recherche participative pour enfants. Ils ont une sorte de “club” rattaché à l’école et aux instituts. Pas une visite guidée. Une vraie participation.
Marc ne comprend pas tout au début. Il imagine un truc symbolique, un atelier sympa pour faire joli. Mais Léo lui montre son carnet. Des notes. Des petits tableaux. Des dessins d’insectes, des mesures de température. Un plan du Drac et de l’Isère avec des points où ils ont fait des relevés. Il a même un petit protocole simplifié.
- On fait la qualité de l’eau, et aussi les plantes autour, dit Léo.
- Et vous faites quoi exactement ?
- On observe. On prélève. On compare. On discute.
Il lui raconte qu’ils travaillent avec deux chercheurs et une médiatrice. Qu’ils ont appris à ne pas “inventer” des réponses. À dire “je sais pas” quand ils ne savent pas. À vérifier. À refaire. Et surtout : à poser des questions.
- Et ils vous écoutent vraiment ?
Léo hausse les épaules :
- Bah ouais. L’autre jour on leur a demandé pourquoi ils utilisaient un truc qui venait de super loin. Ils ont expliqué… et après ils ont dit qu’on avait raison de demander.
Petit à petit, Marc se rend compte d’un truc : Léo commence à comprendre le quartier mieux que lui, mais pas parce qu’il est “plus intelligent”. Parce qu’il s’adapte plus vite. Parce que la Presqu’île de 2040 a aussi été pensée pour que les enfants aient leur place. Et pour que les adultes arrêtent de croire que la science n’est réservée qu’aux experts.
Un samedi, il y a la “journée enfants” dont Léo parle depuis le début. Marc s’y rend, un peu par curiosité. Il s’attend à une animation, un truc sympa. En fait, c’est beaucoup plus structuré.
Des écoles, des familles, des habitants, des chercheurs. Des débats simples, accessibles. Des expos. Des expériences scientifiques “à hauteur d’enfant”. Mais aussi des productions artistiques, des cartes, des récits, des ateliers où on discute des enjeux éthiques : pourquoi on fait cette recherche ? avec quels matériaux ? pour qui ? à quel coût ?
Marc regarde Léo présenter quelque chose. Pas un exposé récité. Un truc qu’il a compris. Il montre une carte, explique où ils ont observé certaines espèces, ce qu’ils ont remarqué, ce qui a changé après une période de chaleur. Il parle de “vivant” comme si c’était évident. Et là, Marc se dit qu’en 2020, jamais il n’aurait imaginé ça. Jamais.
Les instituts sont toujours là, évidemment. Mais ils n’ont plus cette aura intouchable et élitiste. Ils se sont réorientés : environnement, santé, qualité de l’air, énergie, eau. Et surtout, les sujets ne sont plus décidés uniquement dans des bureaux. Marc entend parler de commissions d’habitants qui participent aux grandes thématiques de recherche. Ce sont des gens du quartier qui discutent avec les scientifiques : “Ok, vous faites quoi ? Pourquoi ? Est-ce que ça sert ? Est-ce que c’est compréhensible ?”
Et ce n’est pas que de la com’. Ça se voit sur le terrain.
Dans certains labos, il y a des panneaux affichés : origine des matériaux, impact environnemental, alternatives possibles. On ne sépare plus la science des conditions matérielles de sa production. Ça lui paraît tellement évident maintenant, qu’il se demande comment on a pu faire autrement avant.
Un jour, Léo l’emmène au centre de soin pour la biodiversité, à la pointe de la Presqu’île. Mi-serre, mi-clinique. Il y a une odeur de terre et de plantes, pas de plastique. On y retrouve des gens qui soignent des animaux blessés, d’autres qui s’occupent de semis, d’autres encore qui expliquent aux enfants comment reconnaître une espèce.
Léo salue une dame comme s’ils se connaissaient depuis longtemps.
- C’est elle qui nous a appris à reconnaître les traces, dit-il.
Et il se met à parler de réintroduction, de suivi, de surveillance. Avec ses mots d’enfant, mais avec du sérieux.
Marc l’écoute et il se surprend : il est fier, oui, mais surtout, il est impressionné par la normalité de la scène. Léo n’est pas un “génie”. Il est juste dans un quartier où c’est normal de participer, normal de comprendre, normal de poser des questions.
Et lui, pendant ce temps, il se transforme aussi.
Au début, Marc gardait l’ancien réflexe : “ce n’est pas pour moi”. Puis, en traînant au SCUAT, en discutant au marché, en écoutant la radio locale, il commence à prendre part à certains événements. Une collecte de données sur la chaleur en ville. Un atelier sur la pollution atmosphérique. Une réunion où on parle des sujets de recherche du trimestre.
Il n’aurait jamais fait ça en 2020. Pas parce qu’il n’en avait pas envie, mais parce qu’on ne lui avait jamais laissé la place. Là, la place existe.
Un soir, Marc marche avec sa famille le long de l’eau. La Presqu’île est calme, mais loin d’être morte. Calme comme un endroit où les gens respirent. Il regarde les lumières des instituts, les rues devenues des jardins, les gens dehors, les enfants qui jouent, et il repense à l’ancien quartier : rapide, fermé, saturé d’écrans, obsédé par la performance et la technologie lucrative.
Il comprend enfin ce que la Presqu’île a changé : elle n’a pas “abandonné la science”. Elle l’a rendue habitable et accessible. Elle l’a sortie de ses murs, de ses badges, de ses codes, et elle l’a remise à hauteur humaine. Et dans ce nouveau quartier, le plus étrange, c’est que ce sont les enfants qui montrent le chemin. Pas parce qu’ils savent tout, mais parce qu’ici, on a décidé de construire le futur avec ceux qui vont y vivre.