Le care : une responsabilité collective, en réponse à l’individualisme
Fabienne Brugère s’intéresse au care après s’être interpellée sur les raisons qui poussent, ou au contraire qui évitent de prendre soin des uns et des autres. Sa réflexion prend racine dans une expérience personnelle (la maternité) où elle devient responsable d’un être, dont il s’agit d’assumer les vulnérabilités. En effet, le care met en avant la question du prendre soin, non seulement dans sa dimension de santé, mais aussi dans sa dimension relationnelle. Qu’est-ce qui fait que je prends soin de l’autre, que je l’aide, qu’il nous aide, et comment se joue notre humanité fondamentale ?
L’éthique du care est un courant anglo-américain, né dans les années 1980, en réponse aux politiques reaganiennes où les aides sociales sont remises en cause. Ce concept fait la critique d’une société basée sur l’individualisme, sur la responsabilité individuelle comme norme établie et prône une société où l’on porte attention aux uns et aux autres, et où l’on reconnaît les vulnérabilités de chacun et chacune, et où l’on partage cette responsabilité. L’éthique du care reconnaît la vulnérabilité des uns et des autres, et celle de la société comme universelle : les crises écologiques, économiques, sociales, … concernent toutes et tous.
Pour Fabienne Brugère, le care dépasse le cadre médical, la santé, la guérison (to cure) pour englober l’entraide, l’empathie et la solidarité. Le care est une notion plus large que la dimension de la santé : la santé contribue au prendre soin, mais le prendre soin c’est se soucier, se préoccuper des autres et de se sentir en relation, en interdépendance avec les autres. Il s’agit de reconnaître que nous formons un "même organisme" : "Si quelqu’un coule, tout le monde va couler". Cette approche s’oppose à la logique néolibérale, qui fait porter aux individus la responsabilité exclusive de leur destin, alors que les inégalités de ressources et de soutien sont systémiques et structurelles.
Une ville du care : temps, espaces et attention
Comment transposer cette éthique à l’échelle urbaine ? Fabienne Brugère esquisse les contours d’une "ville du prendre soin", fondée sur trois piliers :
- Le temps comme ressource collective
Prendre soin exige du temps – pour soi, pour les autres, pour la planète. Or, nos sociétés valorisent la productivité au détriment de la disponibilité. Fabienne Brugère propose une ville où les habitants et habitantes auraient le temps de prêter attention, non pour "flâner", mais pour cultiver des relations bienveillantes aux autres. Cela implique de repenser les rythmes urbains (travail, transports, loisirs) pour libérer des espaces de soin informel. - Des lieux dédiés au soin relationnel
La ville du care nécessite des espaces doux et accessibles, où les vulnérabilités peuvent être exprimées et accompagnées. Ces lieux ne seraient pas des institutions rigides, mais des espaces de rencontre informels, joyeux, et adaptés aux urgences sociales. - Une attention redistribuée
Dans nos sociétés, l’attention se concentre sur les puissants (ceux qui paient pour des services). Le care propose de rediriger cette attention vers les invisibles : les personnes précaires, les personnes âgées, les migrants, les travailleur-euses du soin. Cette redistribution passe par une reconnaissance des métiers du care, aujourd’hui majoritairement féminisés, sous-payés et précarisés. Comme le souligne la philosophe : "Nos forces productives existent parce qu’il y a des métiers qui entretiennent nos forces de vie, de la naissance à la mort. Pourtant, ces métiers sont exploités, mal rémunérés, invisibilisés." Il y a alors l’idée que la charge du soin est partagée, et que nous sommes toutes et tous responsables, que l’on porte une responsabilité collective.
Le risque de l’exclusion : Saskia Sassen et les "villes à plusieurs vitesses"
Fabienne Brugère alerte sur un danger contemporain : la fragmentation des villes en mondes parallèles, où le care devient un privilège réservé aux élites. Elle s’appuie sur les travaux de Saskia Sassen (Expulsions, 2014), qui décrit le capitalisme comme un système d’expulsion des plus vulnérables. Dans ce modèle, les riches bénéficient de soins sur mesure, tandis que les autres sont abandonnés à leur sort. Pour Fabienne Brugère, cette dynamique menace de créer une société où "on expulse de plus en plus d’individus de ce qui pourrait constituer leur rêve, leur place". La ville du care doit donc lutter contre ces logiques d’exclusion, en réaffirmant la responsabilité collective.
"Nous sommes tous responsables de ce que nous devenons ensemble."
Un espoir fragile : planter des fleurs
Face à ces défis, la philosophe garde un espoir modeste mais tenace. Elle craint que les générations futures ne connaissent plus que des relations artificialisées (IA, écrans), et plaide pour réenchanter le monde par des gestes simples :
"J’aimerais que les enfants nés en 2040 découvrent encore des messages avec le mot fleur dedans, et qu’ils aient la possibilité de planter des fleurs et des arbres."
Cette métaphore illustre sa vision du care : un acte politique, concret, qui réinscrit l’humain dans un rapport vivant à son environnement.
La ville du care selon Fabienne Brugère n’est pas une utopie, mais une nécessité. Elle invite à repenser l’urbanisme à partir des vulnérabilités, à redistribuer l’attention, et à faire du soin un commun. Dans un monde marqué par les crises et les inégalités, cette éthique offre une boussole pour construire des villes plus justes – où personne n’est laissé de côté.
