Le Campus Universitaire
Quand mon grand-père parlait du campus de Grenoble, il évoquait souvent les pelouses verdoyantes avec une foule d’étudiants qui se baladaient à toutes heures. On entendait la joie et les rires dans chaque allée. Les montagnes qui se paraient de neige en hiver constituaient une partie intégrante du paysage de ce lieu. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer ce paysage. Les habitants de ce territoire étaient libres de leurs déplacements et passaient leur temps dans ces montagnes naturelles et sauvages.
En 2076, tout avait déjà changé. Le campus avait subi une mutation forcée suite aux changements climatiques sur notre planète. La population avait dû s’adapter à une forte pénurie alimentaire soudaine. Pour cela, les habitants s’étaient familiarisés avec de nouveaux modes de vie : des pelouses retournées, les massifs verdoyants arrachés, des arbres fruitiers plantés sans réel plan d’ensemble. Les habitants produisaient une agriculture de fortune. Certaines parcelles possédaient un sol fertile et permettaient l’agriculture tandis que d’autres ne produisaient pas une rentabilité suffisante. Elles étaient alors transformées en pâturages, chaque surface était exploitée. Entre les rangs de légumes s’élevaient des façades de bâtiments liés autrefois à l’enseignement, encore marquées par des lignes modernes. Cependant, ces bâtiments autrefois abandonnés étaient réinvestis et réaménagés en logements.
Ces derniers étaient hérissés de blocs de climatisation installés lors d’un premier mouvement technologique pour rendre vivables ces espaces. Aux fenêtres, des aménagements d’appoint témoignaient d’installations précaires : bâches, cloisons légères, tout était utile pour se protéger de la chaleur étouffante de l’extérieur. Le smog enveloppait l’ensemble, floutant les percées visuelles et brouillant les montagnes. L’accès à l’eau, aux énergies, aux outils et aux semences n’était pas uniforme. Des champs d’éoliennes étaient installés dans le but de produire un maximum d’énergie naturelle, étant donné que le vent constituait la dernière ressource exploitable. Les étages supérieurs, plus lumineux, étaient occupés par les habitants les plus riches. Les compétences techniques, gestion de l’eau, réparation, connaissance des sols, procuraient un avantage certain. L’entraide dominait encore, mais des différenciations apparaissaient dans la stabilité des récoltes, l’occupation des espaces et la répartition du temps.

Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, le campus est un territoire plus organisé et productif. Les parcelles suivent un tracé régulier, intégrant drainage et rotation des cultures. L’élevage est concentré en périphérie ; les bâtiments sont spécialisés et parfois rehaussés. Les niveaux supérieurs, mieux ventilés, sont réservés aux occupants disposant d’un pouvoir d’échange plus élevé.
L’accès aux technologies, la filtration de l’air, les serres automatisées et l’énergie stable dépendent des infrastructures détenues par une mégacorporation qui a le pouvoir sur tout. Les écarts de rendement et de confort sont visibles dans les espaces de troc, les inégalités sont de plus en plus intenses. D’ailleurs, les personnes les plus démunies vivent dans les bâtiments rénovés, détenus par la mégacorporation, tandis que les plus riches possèdent une place dans les grandes tours végétalisées où la vie est plus paisible. Le smog persiste, mais les zones irriguées créent des microclimats plus favorables à l’agriculture et à la vie humaine. L’économie est basée sur les échanges qui permettent aussi de structurer les relations sociales. L’organisation spatiale reflète la hiérarchie sociale : hauteur des logements, qualité de l’air, diversité alimentaire et stabilité des ressources traduisent la position occupée dans le système.
