Nature en Ville, un projet transversal pour le bien-être de la planète et des individus

A l'occasion de la Journée Portes Ouvertes du Centre Horticole le samedi 25 avril 2026, une animation particulière était proposée au public : découvrir le "Donut Nature en Ville". Lucie Van Nieuwenhuyze
et Nathalie Le Meur, agentes de la Ville de Grenoble, racontent de quoi il s'agit.

Entretien

Nathalie Le Meur est Chargée de projet "Donut", Direction Ville Ouverte et Lucie Van Nieuwenhuyze est Chargée de mission en redirection écologique, Direction Nature en Ville, toutes deux à la Ville de Grenoble.

Pouvez-vous commencer par vous présenter, et décrire vos missions pour la Ville de Grenoble ?

Nathalie Le Meur. Je suis chargée de projet Donut, au sein de la direction Ville Ouverte et de la démarche de prospective Grenoble 2040. Cette direction gère les relations internationales, les coopérations, les jumelages avec d’autres villes, ainsi que des sujets transversaux de transitions sociales et environnementales. Cela inclut l’observation et l’évaluation des politiques publiques, l’innovation, la prospective, et la mise en place d’indicateurs pour suivre les trajectoires du territoire.

Lucie Van Nieuwenhuyze. Je suis chargée de mission en redirection écologique, au sein de la direction Nature en Ville, et je dépends du service Ressources et Administration Générale. Cette direction gère et entretien tous les espaces verts et végétalisés sur l’espace public, le patrimoine arboré, les aires de jeux de la ville mais aussi son centre technique et de production horticole, ainsi que les politiques en faveur de la biodiversité, de la condition animale en ville et de l’agriculture urbaine.

Lucie, quels sont les grands enjeux et projets associés à votre direction?

LVN : Parmi les grands enjeux, il y a la place de l’arbre en ville et l’augmentation des surfaces végétalisées en gestion en milieu urbain, avec des moyens humains ou financiers qui sont limités. Une ville est historiquement et culturellement conçue de manière à limiter la présence des végétaux, de la faune et de la flore, donc notre travail est de favoriser la cohabitation et faire accepter ces évolutions esthétiques, paysagères et d’aménagement. Il y a aussi un enjeu à faire évoluer nos pratiques et nos métiers, notamment face aux transformations sociales et climatiques, dont l’urgence et les effets ressentis poussent à nous adapter.
D’autres enjeux peuvent être cités comme la perte de biodiversité, le déploiement opérationnel de la politique municipale en faveur de la condition animale (zones de liberté pour les chiens, sensibilisation des maîtres, accueil des animaux liminaires, etc.), ainsi que des questions liées à l’agriculture urbaine.

Il y a donc un travail à effectuer sur la relation et la perception des usagers et usagères aux politiques menées sur la gestion de la nature en ville ?

LVN : Oui, en tant que service public, notre objectif est de rendre service à la population. Il est donc essentiel de mieux comprendre la perception des habitants et habitantes pour l’intégrer dans la manière dont nous menons nos aménagements et les entretenons. On a un impact via les panneaux d’information, notre communication, des discussions engagées, mais aussi par l’écoute et l’observation des pratiques existantes. En effet, les habitant-es peuvent être considérés comme des acteurs et actrices de la fabrique de la ville, dont les pratiques sont à prendre en compte.

Vous avez présenté à l’occasion de la Journée « Portes Ouvertes » du Centre Horticole une infographie géante d’un « Donut de la Nature en Ville ». Pourriez-vous dans un premier temps nous présenter ce que représente ce Donut ?

NLM : La théorie du Donut est une théorie économique qui établit des liens entre les enjeux environnementaux et sociaux. Visuellement, le cercle extérieur du Donut, le "plafond environnemental", est composé des limites finies de la planète. Si on les dépasse, on met en péril les conditions de vie sur Terre. Au centre du Donut, il y a le "plancher social", composé de 16 besoins fondamentaux à satisfaire pour toutes et tous.
L’enjeu du Donut est de repenser nos modes de vie et nos activités pour nous situer entre ce plafond environnemental et ce plancher social, dans ce qu’on appelle "l’espace écologiquement sûr et socialement juste".
Depuis trois ans et demi, je travaille sur les applications de cette théorie avec les autres services de la collectivité. Nous avons d’abord réalisé un diagnostic territorial pour visualiser où se situe le territoire sur ces enjeux, puis nous avons travaillé en interne avec les autres directions pour intégrer ces enjeux dans les grandes stratégies politiques. Enfin, nous menons des actions de sensibilisation et d’échange avec le public, comme l’application du Donut aux écosystèmes de montagne ou à la Nature en Ville.

Voir l'infographie "Donut Nature en Ville"

Vous avez donc appliqué ce modèle au service "Nature en ville", pouvez-vous nous parler de ce projet, comment est-il né ?

NLM : Cette représentation du Donut est née d’une longue collaboration avec la Direction Nature en Ville, et avec Lucie, qui avait d’abord réalisé un travail de fond avec les équipes de la collectivité et les jardinier-ères. J’étais intervenue lors de temps d’échange en interne sur les principaux enjeux environnementaux et sociaux auxquels nous sommes toutes et tous confronté-es. Au fil du temps, l’idée a émergé de visualiser l’ensemble de ces enjeux et de les appliquer à la Direction Nature en Ville. L’intention est de montrer que cette direction n’est pas uniquement en charge de la gestion des espaces verts, mais dispose également d’un ensemble de missions et d’actions qui agissent directement sur les enjeux environnementaux et sociaux.

LVN : Exactement. L’enjeu était de proposer une manière visuelle d’aborder ces enjeux systémiques, et de saisir la journée « Portes Ouvertes » comme une opportunité de communication. Cette journée a permis d’enclencher des discussions avec les visiteur-euses sur différents enjeux, en partant des points d’intérêts spécifiques à chaque participant-e. Par exemple, si des personnes étaient plus sensibles à l’alimentation, on leur parlait de l’agriculture urbaine, et ensuite on élargissait avec des questions d’eau, de sécurité, d’émissions d’azote, etc. Notre objectif était, comme évoqué par Nathalie, de montrer qu’on répond à des politiques publiques transversales et complémentaires.

Sur cette infographie, il est noté différentes dimensions environnementales et sociales globales, avec des données spécifiques à la Ville de Grenoble, comment avez-vous choisi les informations diffusées ?

NLM : Ici, on n’est pas sur des indicateurs quantitatifs, mais plutôt sur une approche qualitative. Ce Donut a été réalisé en co-construction avec Lucie. L’idée était de prendre du recul sur les différentes dimensions environnementales et sociales du Donut, d’identifier en quoi cela a un impact sur la nature en ville, puis de zoomer sur Grenoble pour voir comment la collectivité, par ses activités et missions, tente d’atténuer ou de répondre à ces enjeux.

LVN : Notre volonté était de souligner les différents enjeux globaux actuels et de montrer comment la collectivité essaie d’y répondre, en valorisant des chiffres clés et des données pour illustrer des ordres de grandeur, tout en restant concrets : types de tonte, fermes urbaines, etc. L’objectif était de montrer que le global et le local sont extrêmement liés, et que les actions locales ont un impact global.

Une bâche avec la théorie du Donut appliquée à la Nature en Ville

Quelle est la suite de ce projet du" Donut Nature en Ville", à quoi cela va t’il servir ?

LVN : C’est un aussi un outil qui nous permet de questionner l’avenir avec des questions prospectives comme : "Et si demain on avait des canicules de 3 mois consécutifs ?", "Et si demain la nature en ville permettait de cultiver notre alimentation ?". L’objectif était de décaler le regard sur des espaces connus ou quotidiens de la ville, ou d’imaginer des changements décalés, pour amener les visiteurs et visiteuses à faire un pas de côté et à se projeter dans un monde où le connu ne pourra pas être poursuivi tel quel. C’est aussi un outil pour semer des graines chez les plus jeunes quand ils se posent des questions sur ce qu’ils souhaitent faire demain. C’est un moyen de déclencher des discussions et des réflexions, et de se positionner sur ce qu’est la nature en ville : ce n’est pas juste un gazon tondu, ça répond aussi à plein d’enjeux sociaux et environnementaux.

Pouvez-vous présenter quelques dimensions globales et les actions menées par la Ville de Grenoble ?

NLM : Oui, par exemple dans les dimensions sociales du Donut, il y a un enjeu global de l’état de santé des populations, et si on zoom, on se rend compte que la Direction Nature en Ville agit directement sur la santé des individus. Elle permet d’assurer un cadre de vie agréable et viable pour les habitant-es, de lutter contre les îlots de chaleur urbains, d’avoir des espaces de fraîcheur, etc. Aujourd’hui, la direction Nature en Ville œuvre pour végétaliser un certain nombre d’espaces : aires de jeux, voirie, espaces publics, abords et cours des écoles, etc. Cela a un effet direct sur la santé mentale, sur l’aspect physiologique et psychique des individus.

LVN : Des études montrent que vivre à proximité d’un parc incite à une activité physique, et que voir des arbres agit sur la santé psychique. On retrouve ces enjeux dans des politiques comme "Coqueli’cours" ou "Place aux enfants", qui consistent à apporter végétalisation, adaptation au changement climatique, égalité filles-garçons dans les écoles et les rues à proximité des entrées.
Une autre dimension du Donut est l’expression politique. On pourrait penser que la direction Nature en Ville n’agit pas là-dessus, mais il existe plusieurs dispositifs existants, comme "Végétalise ta ville". Nous sommes pas loin des 2 000 arbres distribués gratuitement aux habitants depuis la création du dispositif de don d’arbres en 2021. Les habitants et les collectifs peuvent aussi recevoir des conseils pour végétaliser des espaces (y compris sur le foncier privé), ou participer à des chantiers ouverts au public sur l’espace public, ou bien participer à des jardins partagés par exemple. C’est une façon de s’investir pour son territoire.
Enfin, un des enjeux majeur est la biodiversité, face à la disparition importante d’espèces végétales et animales. À Grenoble, la direction Nature en Ville cherche à préserver et restaurer la biodiversité . Par exemple en installant des habitats (mares, abris à hérissons, écuroducs nichoirs, haies sèches), en développant des corridors écologiques (écuroducs, haies), ou en réalisant des inventaires de suivi de la faune et de la flore avec des associations locales. Cela permet d’adapter les pratiques en fonction de ces suivis. Nous menons aussi des actions en terme de choix des essences (espèces végétales), de complémentarité des strates végétales, d’éviter les aménagements avec une seule variété mais au contraire favoriser un écosystème vivant, ainsi qu’une politique de préservation des espèces indigènes et de lutte contre les espèces exotiques envahissantes.

Pouvez-vous nous expliquer les liens entre biodiversité et santé humaine ?

NLM : La cohabitation entre humain et biodiversité est un enjeu de santé publique. On a besoin de coopérer pour pouvoir vivre ensemble. Si on favorise la biodiversité, comme les abeilles ou les vers de terre, c’est aussi pour bénéficier de leurs services écosystémiques (pollinisation, travail du sol). Si on détruit tous ces habitants, on risque de ne pas vivre très longtemps. C’est toute la chaîne alimentaire qui est en jeu. Et aussi, si on n’agit pas sur cet enjeu, cela peut avoir des effets sur les maladies transmissibles du fait d’espèces « indigènes », ce qu’on appelle les zoonoses. En favorisant la biodiversité, on a plus de contrôle interne, de garde-fous, et on évite qu’une espèce ne prenne le dessus sur les autres.

Aujourd’hui, prédomine le référentiel d’une ville fleurie, ornementale, où l’esthétisme prime. Quels sont les changements qui s’opèrent et les effets sur la population ?

LVN : A la Ville de Grenoble, on applique la gestion différenciée de nos espaces. Sur les 250 hectares d’espaces en gestion :

  • 44 % sont en gestion naturelle,
  • 52 % en gestion classique,
  • et 2 % en gestion ornementale.

La gestion ornementale correspond à une pratique très taillée, avec un fort souci d’esthétisme (comme au Jardin des Plantes par exemple). La gestion classique correspond à un entretien pour des espaces végétalisés avec des usages plus sociaux, comme jouer sur la pelouse, se détendre, faire un pique-nique (comme au Parc Paul Mistral). Et la gestion naturelle (comme à la Bastille par exemple) favorise la biodiversité et d’autres types d’usages, permis par la qualité du sol. Bien souvent, on retrouve plusieurs classes de gestion au sein d’un parc.
Ces différents modes de gestion correspondent à des besoins et des usages différents. Selon moi, penser la gestion différenciée sans penser aux usages, c’est passer à côté de la moitié du problème. Ce n’est pas juste changer les pratiques pour changer, mais bien répondre à des enjeux et des usages variés. Il faut bien comprendre que ces modes de gestion ont un impact direct sur la faune, la flore, le sol, et le travail des jardiniers et jardinières.

Il faut considérer l'espace public comme un objet mouvant.

Justement, qu’est-ce que cela change pour les métiers ? Et notamment comment la diminution de la ressource en eau, les fortes chaleurs, la perte de qualité du sol sont intégrés ?

LVN : On tend vers une complexification de la gestion des espaces végétalisés en ville. On a des évolutions dans les pratiques de gestion, mais aussi un morcellement des espaces verts urbains . On en rajoute par ci par là en bord de voirie, pour créer un petit square, une noue (un fosse pour l’eau pluviale). Les espaces n’ont pas un mode de gestion attribué à vie : cela évolue en fonction des besoins, des usages, des évolutions du climat. On peut imaginer qu’un espace géré de manière naturelle aujourd’hui pourrait être géré en potager demain. Donc il faut considérer l’espace public comme un objet mouvant. Il s’agit d’une fabrication continue de la ville, où il faut naviguer entre enjeux et usages.

Le climat ne sera sûrement pas le même dans 20 ou 30 ans… Est-ce qu’il y a une réflexion sur le long terme ?

LVN : Oui tout à fait. Par exemple, il y a toute une réflexion sur la palette végétale. On fait évoluer notre production de plantes annuelles et bisannuelles vers les vivaces. En 2025, 13 000 plants d’annuelles ont été produits au centre horticole. On travaille aussi sur le patrimoine arboré pour répondre aux questions climatiques, en se dirigeant vers les 30 % recommandés par l’OMS.

On a aussi une réflexion sur les métiers. Par exemple, une proposition d’un visiteur à la question « Quel jardini-ère je serais si on vivait 3 mois de canicule l’été ? », était de dire :"Si j’étais jardinière, avec les canicules, je serais en vacances tout l’été." Effectivement, peut-être que les jardiniers et jardinières ne pourraient plus travailler l’été à cause des températures trop élevées, ce qui signifie qu’il n’y aurait plus de jardinier-ères municipaux pendant cette période. Et cela pose des questions sur la gestion des espaces, sur l’entretien, sur les départs de feu, sur les usages etc.
Une autre personne a dit qu’elle serait jardinière des cours d’eau cachés sous la ville, ce qui renvoie à des enjeux de fraîcheur et d’accès à l’eau.
Ces propositions nous inspirent, et sont déjà des sujets qu’on traite aujourd’hui. Par exemple, pendant les vigilances rouges, les jardinier-ères peuvent être amener à travailler une heure de moins, pour ne pas travailler sous une chaleur de plomb.
Sur la question de l’eau, on a réduit notre consommation sur les 20 dernières années. Les questions des cours d’eau font écho à des politiques actuelles, comme tout le travail fait sur les boucles de l’Isère ou les questions de gestion de la baignabilité en ville.

Selon vous, quels sont les principaux freins à la mise en place de ces actions en cours par le service Nature en Ville ?

LVN : Selon moi, le frein principal est culturel, et il vient de nous tous. Qui a envie de participer à l’entretien de son trottoir ? Qui souhaite avoir des insectes qui rentrent potentiellement chez soi ? Quelles nouvelles normes, quels changements esthétiques pour la ville ? Cela touche au métier de jardinier-ère, mais aussi à des changements culturels forts du côté de la population, des élus, des aménageurs, de toutes les professions et de tous les acteurs qui travaillent pour la ville.

NLM : Il y a aussi un enjeu de moyens et de coopération avec d’autres collectivités et organisations, en interne et en externe.

LVN : Cela questionne la manière de travailler autrement avec l’urbanisme, sur la question des noues par exemple. C’est aussi une question de compétences. Par exemple, la voirie est une compétence métropolitaine, mais si cela concerne une question d’embellissement, c’est une question communale…encore faut-il savoir ce qu’est l’embellissement. Donc il y a des échelles territoriales et des organisations qui peuvent complexifier l’entretien ou la transformation des politiques publiques.

"Les jardinier-ères et les autres acteurs qui fabriquent la ville sont des acteurs du care de l'espace public"

A vous entendre, je comprends que le rôle de la direction Nature en Ville, c’est une question de soin ?

LVN : Complètement. Moi, je milite pour dire que les jardinier-ères et les autres acteurs qui fabriquent la ville, sont des acteurs du « care » de l’espace public. Le care n’est pas juste réservé aux métiers de soin des patients ou de son entourage. Ce n’est pas juste une question d’ordre social, c’est aussi une question d’un care « One Health », c’est-à-dire un soin tourné non seulement vers la santé humaine, mais également vers le souci de son environnement proche, de son cadre de vie et des autres formes de vivant autour de nous. Il faut aujourd’hui, revendiquer et faire valoir que les acteurs de la maintenance œuvrent au quotidien pour notre bien-être et l’habitabilité de la planète.