L’étude “Grenoble 2040, pour des quartiers favorables à la santé”, a démarré il y a plus d’un an. Pourriez-vous revenir sur les grandes étapes de cette démarche, et ce que celle-ci a produit ?
La démarche s’est construite progressivement, en combinant plusieurs registres. D’abord un travail de diagnostic piloté par l’Agence d’Urbanisme de la Région Grenobloise (AURG), qui ne s’est pas limité à une lecture technique mais a cherché à comprendre les dynamiques à l’œuvre : environnementales, sociales, sanitaires… Les diagnostics ont d’ailleurs été exposés dans les maisons de quartiers, et les habitant-e-s de Grenoble ont été consulté-e-s dans ce cadre sur leur perception de leur environnement urbain.
Ensuite, un temps d’exploration prospective, entre la Ville de Grenoble et l’AURG, puis tous les deux nous avons rejoint la démarche à l’automne 2024 en tant que grands témoins, avec la définition de mises en situation concrètes, pour projeter des futurs possibles à partir de l’existant de Grenoble.
Est venu le travail de traduction, de représentation, avec la production d’une fresque de 26 mètres de long dessinée par Gaëtan Amossé, architecte et illustrateur. La fresque a été exposée en mai 2025 à la Biennale des villes en transition. Le travail d’élaboration de la fresque a été passionnant. Il a permis de rendre les premières idées d’évolution urbaine visibles, discutables et appropriables.
Aujourd’hui, la fresque est disponible en ligne et est le vecteur de transmission privilégié de la démarche prospective. Il s’agit, en parallèle, désormais de prolonger la phase prospective pour lui permettre de se traduire de façon concrète et massifiée dans le paysage de la ville au profit et avec tous les grenoblois-es et les usager-es de la ville.
Depuis nous travaillons sur la valorisation de tous ces travaux en préparant une exposition qui sera inaugurée en septembre 2026 à la Plateforme, dans l’ancien musée de peinture, place de Verdun. On pourra y découvrir une fresque dans une version augmentée qui intègre les apports de nombreux ateliers et débats publics qui ont été réalisés au cours de cette dernière année.
Vous êtes les deux “grands témoins” de cette démarche, mais celle-ci a intégré un grand nombre d’acteurs et actrices, impliqués à différentes phases. Quelle est l’importance de travailler en collectif sur ce genre d’études ?
Le travail collectif est au cœur de la démarche. Tout d’abord, parce que la transition écologique et les enjeux de santé ne relèvent pas d’un seul champ disciplinaire. Ils traversent les pratiques, les usages, les politiques publiques, les modes de vie... Travailler en collectif permet ainsi de croiser les regards, de faire dialoguer des savoirs qui ne se rencontrent pas toujours, et surtout d’ancrer la prospective dans le réel. Mais au-delà de la production de connaissances, il y a aussi un enjeu d’appropriation. Une vision ne vaut que si elle est partagée. Le collectif permet de construire cette base commune, d’ouvrir le débat et de rendre ensuite possible l’action. Et enfin, il y a aussi un enjeu d’"encapacitation". La fresque n’avait pas uniquement pour objectif d’interroger les habitant-e-s sur la manière dont ils voient leur ville changer demain, mais surtout sur la manière avec laquelle ils et elles peuvent y contribuer en tant que citoyen-nes.
Nicolas, vous avez une connaissance fine du territoire, de ses évolutions, des différents projets rêvés, projetés pour celui-ci. Est-ce que vous continuez d’apprendre à le connaître, est-ce que votre vision évolue au fil du temps ?
Découvrir une ville pour la comprendre dans ses évolutions et chercher ce qui fait son caractère est un travail passionnant et relativement inépuisable, en cela on apprend tout le temps. Depuis quelques années, j’explore en particulier les projets anciens non réalisés afin de révéler ce que l’on pourrait nommer une rétro-prospective de Grenoble, à savoir la redécouverte des projets d’hier qui auraient pu changer, parfois radicalement, la physionomie de la ville s’ils avaient été réalisés. Épaissir les récits d’une ville par l’histoire de ses projets aide à penser les possibles pour demain. Connaître ces héritages permet souvent un dialogue inédit pour penser l’évolution d’une ville en particulier au regard des enjeux écologiques, climatiques et sociaux actuels. J’en profite pour dire que ce travail est le plus souvent collectif et depuis l’an passé il trouve une déclinaison dans le cadre d’un optionnel pour les étudiant-es de l’école d’architecture en collaboration avec l’Agence d’urbanisme de la Région Grenobloise. Intitulé “Ces projets qui hantent la ville”, cet enseignement optionnel explore les richesses du fonds d'archives de l’Agence.
Hiba, vous travaillez sur différents territoires. Avez-vous trouvé des spécificités locales à Grenoble ?
Oui, très nettement. Grenoble est une ville profondément marquée par sa géographie. La vallée, les massifs, les contraintes d’espace créent une situation particulière. Mais la situation de la ville en contexte alpin la positionne aussi aux premières loges du changement climatique, puisque nous mesurons aujourd’hui deux fois plus de réchauffement climatique en contexte alpin (+2,2°C depuis l’ère pré-industrielle) que par rapport à la moyenne planétaire (+1,1°C). Puis il y a le déjà-là, le premier plan de la fresque, qui revêt une importance toute particulière dans l’esquisse du futur de la ville. Entre les pentes, le plat est déjà bien construit : “la cuve est pleine”. Ceci impose de composer et de conjuguer avec l’existant, dans toute son hétérogénéité : le déjà-là construit, le déjà-là infrastructurel mais aussi le déjà-là social, c’est-à-dire les gens et le récit des lieux.
On parle de “ville stationnaire”, de “faire avec l’existant”, quelles sont les évolutions qu’on peut souhaiter à Grenoble pour faire face aux changements à venir ?
L’idée de “ville stationnaire” ne signifie pas l’absence de transformation, bien au contraire. Elle marque un changement de paradigme : passer d’une logique d’expansion à une logique de transformation. À Grenoble, cela peut se traduire par exemple par une intensification des usages plutôt que par une extension, par la transformation des espaces existants pour les rendre plus habitables, plus résilients, plus en phase avec les enjeux de demain. Cela suppose de requalifier les espaces publics, de faire évoluer les bâtiments, de réinvestir les zones d’activités, de renforcer les continuités écologiques… C’est une ville qui évolue par ajustements successifs, par réversibilité, par attention à ce qui est déjà là.
On parle dans cette étude de l’état de santé des populations, est-ce que c’est quelque chose de nouveau dans l’urbanisme et l’architecture, de parler de soin, d’attention, de santé globale ?
Ce n’est pas totalement nouveau — l’urbanisme a historiquement été lié aux questions d’hygiène et de salubrité. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est l’ampleur et la nature de cette question. On ne parle plus seulement de prévenir les maladies, mais de penser une santé globale, qui intègre le bien-être, le confort thermique, la qualité de l’air, l’accès à la nature, les liens sociaux... Le dérèglement climatique renforce cette approche, en montrant à quel point notre environnement de vie influence directement notre santé. Cela oblige à décloisonner les approches, à faire dialoguer urbanisme, santé publique, écologie, et à concevoir des espaces qui prennent soin.
Quels sont selon vous les principaux freins au changement ? Est-ce que certains sont apparus plus présents que d’autres au cours de l’étude ?
Il y a toujours eu des freins culturels : nos habitudes de mobilité, de consommer, de produire… Et puis un frein plus diffus, qui est celui de la difficulté à se projeter. Le long terme est souvent abstrait, alors que les contraintes du court terme sont très concrètes. Ce que montre la démarche, c’est que ces freins peuvent être dépassés à condition de rendre les transformations visibles et expérimentables, et de construire des récits partagés. Il y a aussi le sujet de la gouvernance ou de l’articulation des gouvernances. C’est quand même une donnée d’entrée fondamentale dans l’engagement d’une trajectoire de transition à l’échelle d’une ville. Les acteurs du changement sont nombreux. La prospective définit justement un cap pour montrer le chemin, ou pour orienter des documents d’urbanisme réglementaire permettant de cadrer les projets futurs. Mais une part importante de la ville ne se transformera que par l’action “non publique”, c’est-à-dire l’action citoyenne ou l’action privée. C'est la raison pour laquelle la fresque sert également de support de discussion et de débat avec ces différentes catégories d’acteurs sur la manière avec laquelle ils peuvent, et parfois doivent, contribuer au changement.
Il est souvent rappelé la distinction entre prospective et planification, pouvez-vous rappeler la différence, et en quoi ici nous n’étions pas dans de la planification ?
La prospective comme la planification adressent le futur mais la prospective accepte l’incertitude quand la planification ne le permet pas. Toutefois, ces deux registres de la futurologie peuvent tout à fait se compléter.
La prospective est, en effet, une méthode de réflexion tournée vers l’avenir, sans chercher à le prédire. Elle vise à éclairer les décisions et les choix politiques, en intégrant les enjeux du temps long et en explorant des chemins possibles. Son objectif est de comprendre, d’explorer et d’anticiper, avant de décider puis d’agir. Elle utilise l’imaginaire comme matière première, est exploratoire dans la mesure où elle s’intéresse aux évolutions possibles demain et elle inclut une réflexion sur ce qui est possible, probable et souhaitable. Elle a, par ailleurs, un objectif opérationnel très concret, qui est celui d’orienter l’action : la prospective interroge la décision et les décideurs face aux options, mais aussi face à l’incertitude. Et son atterrissage peut être tout à fait planificateur, dans la mesure où elle peut précéder et orienter des exercices de planification qui consistent à organiser dans le temps une succession d'actions afin d’atteindre l’objectif identifié dans l’exercice prospectif.
Vous avez utilisé l’outil du dessin pour représenter votre vision de Grenoble en 2040, pourquoi avoir choisi ce médium ?
Le dessin permet de rendre concret ce qui est encore abstrait. Il donne à voir des situations, des ambiances, des usages. Il permet aussi de faire dialoguer des personnes qui n’ont pas forcément les mêmes langages techniques. C’est un outil de médiation, mais aussi un outil de projection. Il ne fige pas une solution, il ouvre une discussion. Le dessin est amendable par des propositions autant que des interrogations. Dans un contexte d’incertitude, cette capacité à représenter sans enfermer est particulièrement précieuse.
Si vous pouviez laisser un message aux enfants qui naîtront à Grenoble en 2040, qu’est-ce que ce serait ?
Hiba : Qu’ils auront eux aussi un rôle à jouer. La transition n’est pas un état à atteindre, c’est un mouvement à poursuivre. À eux de continuer à transformer cette ville, à leur manière, en fonction des défis qu’ils rencontreront.
Nicolas : Qu’il faut considérer les villes et les territoires comme une chose publique, une affaire qui nous concerne toutes et tous, une res publica qui se construit par toutes celles et tous ceux qui veulent partager un monde commun. Penser les espaces de vie, de travail et d’habiter nécessite le débat et implique des héritages, des espoirs et des devenirs possibles.