Entretiens
Pourquoi la question de la baignabilité dans l’Isère se pose-t-elle aujourd’hui à Grenoble ?
Manon Locatelli (ML). Le contexte climatique est au cœur de cette question. À l’échelle mondiale, nationale et surtout locale, Grenoble subit de plus en plus de vagues de chaleur et des canicules intenses, difficiles à supporter. Face à ces fortes chaleurs, il devient urgent de trouver des solutions pour se rafraîchir.
Or, nous ne sommes pas tous égaux face à ces vagues de chaleur : certains publics, plus sensibles ou précaires, ont un besoin vital d’accès à la fraîcheur. Les études montrent que l’eau est une ressource particulièrement efficace pour se rafraîchir. Être en contact avec l’eau, s’y tremper ou s’y immerger apporte un réel confort thermique. S’hydrater est essentiel, mais le contact direct avec l’eau et l’immersion procurent une sensation de fraîcheur immédiate et durable.
Perrine Flouret (PL). Nous avons aussi observé, ces derniers étés, une augmentation des baignades dans les petits lacs de montagne, ce qui fragilise leurs écosystèmes. La fréquentation, voire la suroccupation de ces sites, s’intensifie, alors que nous avons à nos pieds des rivières comme le Drac et l’Isère, dont la fréquentation présente moins de risques pour l’environnement.
L’enjeu aujourd’hui est double : diversifier les points de fraîcheur et se réapproprier nos rivières, qui font partie intégrante de notre paysage depuis toujours. C’est une excellente manière d’apporter de la fraîcheur aux Grenoblois, tout en leur permettant de renouer avec leur milieu naturel. Les études montrent aussi que la baignade favorise la réappropriation de l’écosystème et encourage à en prendre soin.
ML. Des équipements pour se rafraîchir à l’eau existent déjà : piscines municipales, brumisateurs, jeux d’eau… Mais ils atteignent leurs limites : sous-dimensionnés face à la demande croissante, ils ne suffisent plus à répondre aux besoins des usager-ères, qui recherchent de la fraîcheur sur des périodes de plus en plus longues. Par ailleurs, ces équipements nécessitent un budget conséquent pour leur entretien et leur maintenance quotidienne.
Donc justement, est-ce que le fait de se baigner est une manière de se réapproprier notre rapport à l’eau, à la rivière ?
PF. Quand on se baigne, on découvre une toute autre vision de la ville et des berges. L’enjeu de réappropriation est aussi symbolique et fort : depuis qu’on a construit les digues et canalisé nos rivières au XIXe siècle pour se protéger des inondations, s’est développé un imaginaire collectif associé à la dangerosité – noyades, crues, inondations, l’aspect mortel. Beaucoup de Grenoblois-es restent marqués par cette représentation.
Il est vrai que la rivière peut être dangereuse : crues, inondations, lâchers de barrage… Mais jusqu’ici, notre réponse a été le contrôle, la technique, la maîtrise de l’environnement. Or, on peut aussi repenser notre rapport à l’eau par une meilleure connaissance, une formation aux risques, comme on le fait en montagne ou en mer.
Est-ce que vous avez des exemples d’autres villes où les habitant-es se baignent dans la ville, et ont un rapport différent à l’eau ?
PF. En Suisse, par exemple, des villes comme Berne ou Zurich offrent des cas inspirants. Leurs rivières, comme l’Aar à Berne, ont des courants bien plus forts que ceux de l’Isère. Pourtant, les habitants s’y baignent depuis toujours, se laissent dériver, sans jamais rompre ce lien avec l’eau. Le danger existe, le courant aussi, mais ils ont appris à le gérer. La fraîcheur de l’eau et le plaisir de la baignade priment, tout en intégrant la prudence nécessaire.
ML. Pour nous, c’est aussi un enjeu d’urbanisme et d’espaces publics « liquides » : il s’agit de repenser l’aménagement et l’appropriation de ces espaces non plus uniquement à travers le prisme du risque, mais comme des lieux de vie. Une relation entre la ville et sa rivière peut se recréer, comme c’était le cas avant les grands travaux d’endiguement.
Est-ce qu’il y a des réseaux qui se font à l’échelle nationale ou mondiale, et des événements associés ?
ML. Oui, j’ai récemment participé aux Rencontres des baignades urbaines, un événement destiné aux collectivités pour explorer comment organiser des baignades en eaux vives – une pratique bien différente de la baignade en piscine. Plusieurs villes étaient présentes : certaines commençant à se questionner sur la possibilité de se baigner dans leur rivière, d’autres venues témoigner de leur expérience, comme Paris. Les échanges ont été très concrets : retours sur la mise en place de baignades urbaines, mais aussi sur les difficultés rencontrées pour faire aboutir de tels projets.
Nous avons également eu la chance de participer, cet été, au premier sommet mondial des villes baignables, Swimmable Cities, à Rotterdam. C’était fascinant de constater que chaque pays entretient un rapport différent à l’eau et à la baignade, et que les approches varient selon les contextes culturels et géographiques.
Vous avez co-porté cette étude entre différents services, quel est le lien à la démarche de prospective Grenoble 2040 ?
PF. La démarche Grenoble 2040 souhaite imaginer les futurs possibles pour mieux s’y préparer, dès aujourd’hui. Dans nos réflexions, il y également l’ambition de bousculer les imaginaires que nous avons pour réfléchir et modifier peut-être notre manière d’habiter, nos modes de vie, le soin qu’on apporte au vivant et aux écosystèmes. Lors de l’étude « Grenoble et ses rivières, vers des baignades possibles et désirables », nous avons compris qu’à Grenoble, le principal frein était d'ordre culturel. On s’est dit qu’il y avait vraiment un enjeu de changer la façon dont on perçoit l’Isère, en apportant un nouvel imaginaire désirable envers nos rivières. C’est ainsi que l’étude a démarré. Les choses se sont ensuite accélérées pendant l’été, où il a fait très chaud et où le besoin de se baigner s’est ressenti fortement, les piscines municipales ayant atteint un niveau de fréquentation jamais vu auparavant.
Dès le départ, pour suivre cette étude, nous avons inclus les autres services de la Ville, à savoir espaces publics, risques, sport, santé environnementale, urbanisme etc. Tous ont participé à cette étude exploratoire pour comprendre les freins culturels et juridiques, et pour voir ce qui se faisait ailleurs, en France ou en Europe. Puis nous sommes ensuite passés à une étude quasiment pré-opérationnelle dans la mesure où elle permet d’aborder ce qui est nécessaire pour rendre les baignades possibles : un site sécurisé, accueillant, des informations sur la qualité de l’eau par exemple.
ML. J’ajoute que cette étude a aussi changé beaucoup de choses pour nous, agent-es de la ville et technicien-nes. Petit à petit, il y a eu un changement d’approche et une appropriation du sujet, ainsi qu’une sorte d’émulation collective, tout en prenant conscience des dangers et des freins que cela représentait. Nous nous sommes aussi rendu compte de l’attractivité que pouvait représenter la baignade à Grenoble, apportant un vrai atout dans les modes de vie. On pourrait s’imaginer aller nager le matin avant d’aller au travail, ou le soir, … Cela transforme complètement notre rapport à la ville et aux milieux naturels et urbains.
Vous avez soulevé des barrières plus symboliques ou culturelles, est-ce qu'il y a d'autres freins que vous avez relevé lors de cette étude ?
ML. Au fur et à mesure qu’on avançait dans l’étude, on identifiait les freins, mais on comprenait aussi comment les lever. Le premier obstacle est réglementaire : il faut une eau de bonne qualité, l’absence de dangers avérés (notamment liés au transport fluvial), ne pas impacter l’environnement (zones sensibles, réserves…) et éviter les zones interdites (comme celles relevant de la défense nationale).
On s’est vite rendu compte, grâce à des études complémentaires, que ces problématiques ne nous concernaient pas : notre eau est de bonne qualité et le transport fluvial n’est plus un enjeu. Une fois le cadre réglementaire respecté, il reste de nombreux paramètres à analyser, comme la question du courant et de la turbidité. Il est aussi crucial d’apprendre à « lire » nos rivières, un peu comme on le fait déjà avec les bulletins météo en montagne l’hiver.
Il nous faut apprendre à comprendre la vie de notre rivière : savoir identifier les moments dangereux, car la rivière n’est pas toujours propice à la baignade, ni 24h/24, tout comme on apprend à évaluer les risques en montagne.
Quelles suites envisagez-vous, une fois cette étude de préfiguration terminée ?
PF. En allant à la rencontre des habitant-es lors d’événements en 2025 (comme Été Oh Parc ou Été sur les quais), nous avons constaté un avis très favorable à l’idée de se baigner, une fois les freins levés. La création du collectif « Les gens qui ont chaud » et leurs baignades « Big Splash » organisées dans le Drac et l’Isère ont accéléré la dynamique : ce sujet s’impose désormais à l’agenda politique, porté par la population.
Un autre point clé : nous avons identifié une multitude d’acteurs institutionnels et associatifs autour des enjeux de l’eau. Or, cette diversité représente aussi un frein opérationnel majeur. La gestion de l’eau en France est si complexe qu’elle nécessite un temps considérable pour consulter, réunir et obtenir l’accord de tous.
ML. Pour la suite, il y a un enjeu de justice sociale : garantir à tous un accès équitable à la fraîcheur, même si les eaux vives ne sont pas adaptées à tous les publics. La baignade urbaine redéfinit aussi le métier de maître-nageur. La Fédération Française de Natation propose désormais des formations pour surveiller des zones à courant fort ou à turbidité variable. De nouvelles pratiques émergent, comme l’apprentissage du « savoir-nager en eaux vives ».
PF. Concrètement, nous allons poursuivre les études, cette fois plus opérationnelles : diagnostics, études d’impact sur la biodiversité, etc. Nous continuerons aussi à travailler sur les imaginaires et le changement culturel nécessaire. Enfin, la suite dépendra des décisions politiques et des moyens financiers alloués à ce projet.