Laurence Ruffin, dans son bureau.
© Sylvain Frappat

Laurence Ruffin : «Coopérer, protéger, inventer»

Première femme élue maire de Grenoble, Laurence Ruffin nous a accordé un entretien exclusif au lendemain des élections municipales de mars dernier. Elle partage avec nous sa vision pour Grenoble, la transformation sociale et écologique qu’elle compte mener en associant les habitant-es, tout en pointant les enjeux économiques et de sécurité.

Société

Par La Rédaction, publié le 11 mai 2026

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Vous venez de la société civile, c’est votre première expérience en politique. Comment allez-vous aborder votre mandat ? Qu’est-ce qui est essentiel à vos yeux ?

Clairement, c’est la question de la relation aux habitantes et aux habitants, la proximité, l’écoute, l’humilité. La manière d’être avec les habitant-es est pour moi essentielle. Je ne sais pas si c’est parce que je viens de la société civile, mais c’est comme ça que j’ai toujours porté mes projets. Je suis dans la coopération depuis 20 ans et je trouve que c’est une manière à la fois respectueuse de faire les choses, mais aussi particulièrement puissante. On est au plus proche des besoins, on embarque les gens et c’est beaucoup plus intéressant pour les personnes concernées.

On voit aujourd’hui qu’il y a une très grande défiance envers le politique. Or, quand il y a de la proximité, il y a une forme de confiance et je pense qu’on a une responsabilité dans le fait de la cultiver.

Donc, première chose, c’est la manière de le faire. En même temps, il y a une forme d’écoute et de redevabilité. Ne pas considérer qu’être élu-e est une fin en soi.

Je suis très heureuse d’avoir été élue pour porter ce projet, un projet de transformation sociale et environnementale pour la ville.

L'inauguration des aménagements vue du ciel.
L'inauguration des aménagements vue du ciel. :
Mieux gérer les usages des écoles en dehors des temps scolaires et périscolaires.
© Ville de Grenoble

Et j’ai un souci de rester à l’écoute de ce qui m’a été dit pendant la campagne, d’être une maire sur le terrain, tant avec les agent-es qu’avec les habitant-es, pour être au plus près de ce que vivent les gens.

Qu’allez-vous mettre en place pour être plus en proximité ?

Il y a plusieurs volets. Sur la partie coopération, on veut ouvrir l’Hôtel de Ville un samedi. Ça a une valeur symbolique, mais c’est une manière de dire aux Grenoblois-es : c’est votre maison, c’est ouvert, vous pouvez rencontrer les élu-es et vous pouvez venir discuter de vos préoccupations.

Fin mai va se tenir une grande assemblée générale avec les agent-es de la Ville. Pour moi, le projet politique se partage et se co-construit avec les agent-es. Car quand je vous parle de coopération, ceux qui vont pouvoir faire en vérité, ce sont les agent-es.

Le troisième volet, c’est la permanence du quotidien, dans une Maison des Habitant-es, pour pouvoir venir faire part des problèmes de propreté et de voirie. Pendant la campagne, on nous a beaucoup fait remonter cette question de la propreté. Et on s’est engagé-es à mettre en place un lieu de proximité et à le tester dans une Maison des Habitant-es. Si ça marche, on le dupliquera ailleurs.

Trois agents ramassent les feuilles mortes dans une rue.
Trois agents ramassent les feuilles mortes dans une rue. :
Mise en place d’un espace de proximité pour la gestion de la propreté dans l’espace public.
© Auriane Poillet

Nous voulons plus de temps d’échange entre élu-es et habitant-es, dans chaque secteur, chaque semestre. Ce serait à la fois des temps de rendu et d’écoute, par exemple sur le budget, les projets qui ont avancé ou non, etc.

Vous portez un triptyque : coopérer, protéger, inventer. Est-ce que vous pouvez nous l’expliciter et nous donner des exemples ?

La coopération, parce que c’est une manière de faire. Nous avons entendu qu’il y avait une attente de changement dans la manière de faire de la politique, dans la manière de faire avec les habitant-es, avec les associations, entre la Ville et la Métropole, avec les agent-es… La Ville n’est pas forcément seule à réaliser les choses, elle doit faire avec toutes les structures, les bonnes volontés, les habitant-es. Elle a un rôle de chef d’orchestre du territoire.

Coopérer, c’est aussi une manière de se donner des moyens supplémentaires face aux baisses des dotations, alors que les besoins, sociaux et environnementaux par exemple, augmentent. Coopérer, c’est travailler sur la mutualisation davantage que sur la construction. Les gymnases sont aujourd’hui utilisés à 85 %. Les écoles sont utilisées quatre jours et demi par semaine et restent inoccupées durant les vacances et les week-ends. Ce sont des espaces publics, parfois végétalisés, disposant de plusieurs salles. Comment va-t-on mieux utiliser les espaces dont on dispose, potentiellement en associant des associations ou des habitant-es pour mieux les gérer ?

Si je prends l’exemple de la mobilité, bien sûr il y a le développement de tout ce qui va permettre la mobilité douce, les Chronovélos, les espaces piétons, etc. Mais se pose aussi la question d’imaginer la voiture demain pour toutes les personnes qui en ont besoin. Le réseau d’autopartage Citiz aurait pu être porté par la Ville, mais le fait d’être porté par une structure coopérative a permis d’associer les collectivités, de donner de la place aux entreprises, à des usagers et de fabriquer autrement un système qui, à mon sens, est hyper vertueux. C’est vertueux écologiquement d’un point de vue de l’occupation de l’espace public, d’un point de vue pollution, et aussi du point de vue du pouvoir d’achat… Typiquement, c’est pour moi une manière réussie de penser les services de demain.

Vous parlez aussi de protéger… ?

Le deuxième volet, c’est effectivement protéger et améliorer le quotidien. La ville est quand même un beau lieu de protection, un beau lieu pour améliorer le quotidien des gens : elle est aussi là pour porter une attention aux préoccupations courantes des habitant-es pour bien vivre dans leur ville. Sur la question de la santé, nous menons un travail avec le collectif Saint-Bruno autour d’un centre de santé. Nous prêtons également attention à l’avenir du Groupe Hospitalier Mutualiste.

Sur la sécurité, l’idée est de travailler à la mise en place d’une police de quartier et d’enclencher le travail dès maintenant. Et on veut travailler de façon équilibrée entre prévention et sécurité, avec le monde associatif, le périscolaire, tout autant que tout ce qu’on pourra faire avec la préfète et le procureur pour le renforcement de la sécurité.

Deux policiers municipaux circulent à vélo.
Deux policiers municipaux circulent à vélo. :
Déploiement d’une police de proximité et augmentation des effectifs de la police municipale.
© Auriane Poillet

Troisième marqueur, le logement. Avec une mesure un peu phare : la mise en place de la brigade de réquisition des logements vacants. Même si c’est un sujet très délicat et très compliqué parce que ce n’est pas notre périmètre d’intervention. Nous voulons faire passer un message : le logement est un droit et nous le défendrons.

Grenoble ne va pas porter seule ces sujets, ça passera par une collaboration avec l’État et la Métropole mais la Ville veut être proactive, faire un travail d’identification très précis des lieux et travailler avec les propriétaires pour améliorer et diminuer la vacance dans la ville. Au niveau de la Métropole, nous porterons aussi le projet des transports gratuits le week-end, que ce soit pour des questions de pouvoir d’achat, de vitalité de centre-ville ou d’accès à la montagne.

Et enfin, pourquoi Inventer ?

Historiquement, notre ville a toujours su inventer et je pense que c’est aussi ce qui fait notre identité. Moi je suis très fière d’être Grenobloise. Et je pense qu’il y a plein de personnes qui sont très fières d’être Grenobloises. J’ai œuvré dans l’innovation sociale et c’est une ville particulièrement inventive de ce point de vue. Donc Grenoble, terre d’invention, d’inventions technologiques, mais aussi sociales, démocratiques et évidemment écologiques. Et moi, j’ai envie qu’on aille plus loin, car c’est une manière de répondre aux enjeux d’aujourd’hui et de demain, de savoir faire un pas de côté.

Typiquement, il y a le rapport à l’eau. Si on veut continuer à porter le savoir-nager, se dire que plutôt que de construire une nouvelle piscine, il faut ouvrir Jean-Bron plus longtemps et plus largement. C’est aussi le rapport à la rivière et j’assume le fait de dire que se baigner dans l’Isère fera partie des marqueurs de demain. Quand les températures sont élevées, on sait qu’il y a plusieurs degrés de moins quand on est près de la rivière. C’est gratuit, c’est public, ce n’est pas du superflu. Il y a un enjeu culturel à faire ce basculement dès que possible, à faire un grand splash ! Pourquoi ne pas faire des petits aménagements qui nous permettront une baignade sécurisée ? Pour déjà permettre aux Grenobloises et aux Grenoblois de se dire que c’est possible. Puis l’année prochaine, on lance un projet d’aménagement plus important, tout en travaillant sur les questions de sécurité et de qualité de l’eau.

Des personnes nagent dans la piscine.
Des personnes nagent dans la piscine. :
Savoir nager pour toutes et tous : extension des horaires de la piscine Jean-Bron.
© Sylvain Frappat

Inventer, c’est juste se demander comment on se réapproprie ce qu’on a. Comment par exemple on invente nos rues de demain ? On voudrait réaliser un ciel de rue qui offre à la fois de l’ombrage et de la couleur. Nous devons travailler sur cette question de redonner de la vitalité et de la gaité dans la ville. Bien sûr le faire avec les associations, les habitant-es et les commerçant-es pour que le centre-ville soit un centre-ville vivant. On jouera aussi notre rôle d’aménageur et d’organisateur de moments festifs, pour donner envie aux gens de venir.

L’économie est plutôt une compétence métropolitaine, mais vous avez maintenu une adjointe à la vitalité commerciale… Dès mon élection, j’ai souhaité dire que j’ai été élue pour toutes les Grenobloises et les Grenoblois. C’est comme ça que je me positionne et c’est comme ça que j’ai envie de travailler : avoir une attention pour ce qui ne nous identifie pas forcément d’habitude. On doit réfléchir à une économie qui crée de l’emploi localement, qui fait du savoir-faire, qui réfléchit au partage de la valeur. Et c’est ça qui donne du sens à l’économie : l’économie fait partie de la ville, la ville vit aussi parce qu’il y a de l’économie. Une ville ne peut vivre bien que si les habitant-es trouvent du travail et que l’on a du savoir-faire sur notre territoire.

À propos du centre-ville, on a des choses à travailler avec la Métropole et avec les commerçant-es. Dès mes premiers rendez-vous, j’ai reçu LabelVille (1) : comment passer en mode action pour fabriquer ensemble un plan pour le commerce, et pas seulement celui du centre-ville d’ailleurs ? Je pense que si on veut avoir des commerces dans nos quartiers, nous devons travailler de façon un peu différente, par exemple sur des modèles coopératifs.

Avec les commerçant-es, je considère qu’on a un intérêt complètement convergent. Ce n’est pas une question politique : la ville va vivre bien si on a des commerçant-es qui vivent bien. Et j’ai très envie que les Grenoblois fassent leurs courses dans les commerces de proximité, et pas sur Internet.

Qu’allez-vous porter à la Métropole ?

Face à la baisse des moyens de dotation de l’État, il va déjà falloir qu’on se serre les coudes. Et puis nous souhaitons être une Métropole qui défend très fortement ses valeurs. On souhaite porter un territoire féministe, un territoire engagé contre le racisme, contre les discriminations, une ville hospitalière. On veut défendre l’inconditionnalité des services publics, le fait de ne pas financiariser un certain nombre de services publics majeurs, des vœux qui ancrent notre projet dans de véritables valeurs, au-delà de la gestion courante.

Et à mon sens, la Métropole est quand même ancrée sur ces sujets. Comment on travaille ensemble sur le logement, sur la montée de l’extrême-droite dans notre pays, sur la question de l’éducation, la question des transports, la question de la santé ?

Vous êtes la première femme maire de Grenoble. Qu’est-ce que ça vous inspire, vous avez un rapport d’étonnement là-dessus ?

J’en ai deux lectures. À la fois, il est quand même assez étonnant d’attendre 2026 pour élire une femme maire à Grenoble - ce qui dénote malgré tout un certain rapport au pouvoir, et en même temps, je suis très heureuse parce que je vais mettre ma patte et en profiter pour faire de la politique autrement. Le fait que je sois issue de la société civile et première femme élue maire, c’est un double message de possibles changements.

Justement par rapport aux élus qui vous ont précédée, qu’est-ce que vous allez continuer ? Qu’est-ce que vous allez initier ? Et qu’est-ce que vous allez arrêter ?

En matière de valeurs, je dirais que je m’inscris complètement dans l’histoire de Grenoble, dans la trajectoire sociale, démocratique, humaniste, écologique et dans ce qu’ont porté les précédentes majorités. Là-dessus, je suis dans la continuité. En revanche, sur tout le reste, je me suis toujours dit que c’était une page blanche, qu’on pouvait s’autoriser à faire autrement.

Sur la manière de faire, vous l’avez entendu, je pense que c’est vraiment un changement. Je souhaite appliquer la coopération que j’ai portée dans ma vie et qui a permis à la fois d’embarquer les gens et de faire de l’efficacité. Et ça, je souhaite l’amener dans la ville. Par exemple, je ne veux pas qu’on décide tout de suite lors d’une réunion. Ma méthode : on présente d’abord, on mûrit le sujet, et à la réunion suivante, on décide. Pour moi, mettre en place des processus qui permettent de respecter l’idée de la coopération, et du collectif, c’est aussi essentiel pour gagner en efficacité et considérer les gens. Ce changement des règles du jeu a l’air microscopique, ce que je souhaite incarner, c’est cette idée d’un fonctionnement où on a de la transparence, donc de la confiance. Ça ne va pas forcément être consensuel, mais en tout cas il y aura discussion.

Et puis il y a un certain nombre de sujets qui étaient probablement moins portés. Je vais parler de la propreté et de la proximité, des quartiers populaires, de la sécurité et du commerce de centre-ville. Je considère qu’on a des points de rupture là-dessus. Sur les points à arrêter, je ne peux répondre aujourd’hui puisque cela nécessite des discussions. Ce seront soit des points auxquels les habitant-es n’adhèrent pas du tout, soit des points que l’on ne considère pas comme prioritaires. Il faut d’abord en discuter avec les personnes concernées, prendre le temps des bilans et de se dire comment on réoriente l’action.

(1) NdLR : LabelVille Grenoble est l’association qui fédère les Unions commerciales de Grenoble. Elle représente 1 100 boutiques, cafés et restaurants.