L’accès aux droits se définit comme la capacité de toute personne à obtenir une prestation sociale ou un droit fondamental : santé, logement… Les démarches se font le plus souvent auprès des administrations et caisses pourvoyeuses de droits : CPAM (assurance maladie), CAF (allocations familiales), CARSAT (retraite), Maison de l’Autonomie (handicap), Préfecture (titres de séjour), France Travail (chômage)...
Des blocages de plus en plus nombreux
Le non-recours, c'est-à-dire l’impossibilité d’accéder à ses droits, connaît une forte augmentation. Dans son dernier rapport annuel (2025), la défenseure des droits pointe un nombre record de réclamations, demandes d'informations et orientations reçues, pointant une hausse de 17 % par rapport à 2024 et de près de 70 % depuis 2020 !
Des chiffres révélateurs d’une complexité administrative croissante, avec erreurs d’interprétation, multiplication des guichets, numérique qui remplace les points d’accueil physiques… Amplifiés par des situations personnelles complexes ou douloureuses (séparation, deuil, perte d’emploi), les blocages se produisent souvent à des moments charnières. À l’impact matériel s’ajoutent alors le stress, le mal-être, une souffrance…
Pour soutenir ces personnes, la Ville de Grenoble met en œuvre plusieurs dispositifs : l’équipe juridique mobile, la Caravane des Droits… Dans les Maisons des Habitant-es (MdH), les conseillers et conseillères numériques proposent une aide technique aux démarches en ligne tandis que les écrivaines publiques à vocation sociale accompagnent les habitant-es pour contacter une administration, écrire ou comprendre un courrier, remplir un formulaire, suivre un dossier…
Petits papiers, grands projets
C’est par ce biais que le projet des Petits Papiers est né à la MdH Les Baladins en 2015. À l’initiative de Fouzia, écrivaine publique alors en poste, un groupe s’est constitué pour partager les difficultés et les émotions liées aux démarches administratives. Ce cercle de parole qui se réunit chaque mercredi a porté plusieurs projets. Pour sensibiliser au non–recours et ses conséquences, une expo, Les Papiers casse-tête, s’est déployée de 2020 à 2024.
S’appuyant sur le vécu, elle était accompagnée de saynètes interprétées par le collectif. Elle a été diffusée dans de nombreux lieux (MdH, CCAS, bibliothèques, écoles de travailleurs sociaux et travailleuses sociales) de la région grenobloise, et même dans la Drôme et en Ardèche. En lien avec Swan, l’écrivaine publique qui remplace Fouzia depuis un an, un ouvrage a été réalisé avec les artistes Alice Raconte et Clémence Floris. Intitulé Les Petits papiers - Récit d’une résistance collective face aux violences administratives, il présente le métier d’écrivaine publique, les souffrances liées aux démarches administratives et des témoignages des membres du collectif.
Il sera envoyé aux administrations et distribué aux bibliothèques et MdH tandis qu’une version en ligne sera consultable sur le site Internet de la Ville de Grenoble. Un temps de présentation aura lieu le 27 mai à 10 heures à la MdH Les Baladins en présence des membres du collectif.
Trois habitantes qui ont pris part aux étapes du projet
Sarah : Face aux administrations, on se sent démuni
Je viens régulièrement voir l’écrivaine publique pour les démarches administratives car les demandes sont difficiles à comprendre. Je suis en fauteuil, c’est compliqué de me déplacer aux différents guichets et de toute façon les conditions d’accueil sont très mauvaises : on a l’impression d’être pris de haut, on attend longtemps et on est expédié en quelques minutes ! Quant au numérique, je n’y comprends rien et je ne peux pas toujours demander à mes enfants de m’aider. Le problème, c’est que ça devient presque impossible de faire les démarches par téléphone, alors on se sent démuni. À la Maison des Habitant-es, on est accompagné et le collectif permet de parler de nos problèmes et de se soutenir, même si on traverse des situations différentes. Face à une administration, tout de suite on stresse, on panique. Il ne faut pas rester seul-e si on veut surmonter les difficultés. Avec le livre, j’espère apporter mon témoignage et aider d’autres personnes qui vivent la même chose.
Phanny : On est soudé-es comme une famille !
Quand j’ai rejoint le collectif, je vivais une séparation difficile et j’avais beaucoup de mal à remplir certains papiers dans le cadre du droit de garde de ma fille. Quand c’est de l’ordre de l’intime, l’émotion prend le dessus et on ne se sent plus capable… Avec l’écrivaine publique, j’ai eu un très bon feeling. Elle était à l’écoute sans être indiscrète et je me suis sentie en confiance. Depuis, je participe régulièrement aux temps avec le collectif : j’y trouve une oreille bienveillante et on est soudé-es comme une famille ! J’espère que le livre alertera les administrations sur les conséquences de leur lenteur. Il faut souvent des mois pour débloquer une situation. Même si on fournit tous les papiers, le traitement des dossiers est très long et il faut relancer constamment pour que ça avance. C’est épuisant. En attendant, on n’a pas d’argent pour vivre, les dettes s’accumulent, c’est un engrenage et dans mon cas, ça entraîne régulièrement des problèmes de santé.
Giovanna : Un message pour faire avancer les choses
Je suis d’origine italienne, j’ai appris le français toute seule, je ne sais pas bien lire ni écrire et j’ai un vrai problème avec le numérique. Je viens régulièrement voir l’écrivaine publique car je n’arrive pas à m’en sortir seule pour remplir les formulaires, faire des courriers… Ça peut être très angoissant surtout quand on est dans une situation familiale compliquée. Il faut sans cesse se justifier, fournir de nouveaux justificatifs et supporter les menaces de radiation ! Grâce au groupe, je me sens soulagée. On se retrouve toutes les semaines autour d’un café, d’un gâteau. On partage le stress, l’angoisse, mais aussi la bonne humeur. Avec ce livre, je voudrais faire passer un message aux administrations. J’aimerais qu’elles prennent en compte ce qu’on explique pour faire avancer les choses : qu’elles nous traitent mieux, qu’elles s’adressent à nous moins brutalement, que les démarches soient moins compliquées et ne se fassent pas seulement sur Internet.
