Deux archéologues retirent délicatement la terre qui entoure les squelettes.
© Auriane Poillet

Gibet de l’Esplanade : un monument d’infamie

Les fouilles menées par l’INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) sur le chantier de l’Esplanade ont dévoilé une inédite et bien macabre découverte.

Patrimoine et Histoire

Par Isabelle Touchard, publié le 26 févr. 2026

Article

Les archéologues ont été les premiers surpris par ce qu’ils venaient de mettre au jour sur ce lieu anciennement dénommé Port de la Roche : un gibet.

Un gibet est un édifice judiciaire dont l’objectif était d’exhiber des condamnés à mort exécutés ailleurs dans l’espace public, raconte Nicolas Minvielle-Larousse, responsable scientifique à l’INRAP. Neuf fosses et au moins trente-deux individus ont été retrouvés dans l’espace de fouilles. Des personnes inhumées de façon brutale, sans soin, des corps parfois enchevêtrés.

On ne connaissait pas l’existence de ce gibet à Grenoble. Qui sont donc ces condamnés, de quels milieux venaient-ils et pourquoi ce lieu ?

Un emplacement stratégique

Pour arriver à Grenoble à l’époque, il fallait emprunter soit la voie terrestre, aujourd’hui route de Lyon, surélevée pour éviter les inondations, soit l’Isère qui a joué un grand rôle pour la navigation jusqu’au début du XXe siècle, précise Jérôme Soldeville, élu à l’Histoire de Grenoble.

Impossible pour les arrivants d’échapper à la terrifiante vision…

Installé entre 1543 et 1547, le gibet était une affirmation du pouvoir royal : la trace de l’importance de l’édifice, qui comportait huit piliers, a permis de le certifier. Le Dauphiné occupait une position géostratégique sur la route de l’Italie, d’où la nécessité de contrôler cette vaste province et les cols qui permettent le passage. Toute rébellion vis-à-vis du pouvoir amenait à cette fin macabre. Être exhibé pendant parfois des mois et ne pas être enterré était une infamie, la certitude de la damnation.

Un effacement mémoriel

C’étaient donc des chefs, des personnages symboliquement importants qui avaient droit à ce traitement, et notamment plus tard, au moment des guerres de religion.

Un corps retrouvé décapité fait penser qu’il s’agit de Charles du Puy-Montbrun, chef des protestants du Dauphiné. Il a été exécuté place aux Herbes en 1575, complète Jérôme Soldeville. Et son effacement mémoriel est allé loin, puisque les actes de son procès ont été rayés sur ordre du roi…

Aucun livre local n’a même mentionné l’existence de ce gibet qui n’a pu être au final prouvée que grâce… aux devis des artisans qui l’ont édifié ! C’est pour cela qu’au moment de la découverte, les archéologues ont tout d’abord pensé à une chapelle funéraire.

Un travail collaboratif

De minutieuses recherches menées aux Archives de l’Isère, particulièrement dans les comptes des artisans de l’époque, mettent au jour un étrange plan de charpentes, dont les dimensions correspondent parfaitement aux traces et fondations retrouvées à l’Esplanade.

L’endroit de la découverte s’appelait Port de la Roche, précise Nicolas Minvielle Larousse. Nous avons fait le rapprochement avec un gibet dénommé Port de la Roche dans un inventaire.

Sur une zone non consacrée par l’Église catholique, hors d’eau, juché à neuf mètres de haut sur une base de huit mètres, le gibet de l’Esplanade vient de faire ressurgir une partie de l’Histoire de Grenoble. Et il fait écho à un autre gibet placé, lui, de l’autre côté de la ville, à une autre entrée, la Fontaine Saint-Jean, aujourd’hui située au-dessus de la Villa Clément, à la limite de La Tronche…